Cet ouvrage propose la traduction anglaise des conversations initialement publiées en 1999 sous le titre Rendre raison du mythe (Montréal, Liber), entrevue de Luc Brisson par Louis-André Dorion. Enrichie de notes explicatives et complétée par un entretien inédit mené par Gerard Naddaf, cette nouvelle édition augmentée et traduite rend le contenu plus accessible à un lectorat anglophone peu familier avec les contextes québécois, français, ou encore avec les classiques de la Grèce antique. Rappelons que Naddaf a déjà traduit l’un des ouvrages majeurs de Brisson, Plato the Myth Maker (1998), et que les Presses Universitaires McGill-Queen s’inscrivent dans une volonté de nourrir les débats contemporains, tant sur le plan académique que sociétal. L’ensemble des échanges gravitent entièrement autour de la figure de Luc Brisson, philosophe et spécialiste de la pensée antique. La dimension biographique des entretiens met en lumière le lien entre le parcours de Brisson et son oeuvre, illustrant que « individuality and theory are inseparable » (p. 4). Ainsi, un thème majeur du livre concerne la manière dont on prend conscience de son environnement historique et culturel, en interrogeant notamment des « mythes » fondateurs tels que le catholicisme, le marxisme, ou le souverainisme (p. 12). Pour Brisson, dans une perspective platonicienne, le mythe est un récit transmis de génération en génération au sein d’une communauté, devenant ainsi vecteur de mémoire, d’identité, de valeurs et de connaissances (p. 5). Bien qu’il ne soit « neither true nor false » (p. 101) et possède un aspect manipulateur (p. 177), le mythe reste absolument central à la condition humaine. Brisson insiste sur la nécessité d’une approche critique, reconnaissant à la fois la valeur et les dangers du mythe : « Myths are inescapable — and we must escape them » (p. 174). Cette thèse fait office de fil d’Ariane, guidant le lecteur à travers la densité et la vivacité des entretiens avec Brisson. L’ouvrage comprend une introduction, quatre conversations qui constituent les quatre chapitres du livre et un épilogue. Dans son introduction, Naddaf expose la conception platonicienne du mythe afin de souligner l’influence de la pensée de Platon sur Brisson dans sa narration. Le premier chapitre, le plus long, retrace le récit initiatique de Brisson, de ses origines québécoises jusqu’à ses études philosophiques à Paris en 1968, où le catholicisme, objet d’une critique profonde, joue un rôle structurant. Le deuxième chapitre suit son évolution intellectuelle jusqu’à son doctorat d’état en 1985, révélant ainsi les fondements de sa théorie du mythe à travers ses travaux : la Timée, la tripartition platonicienne, Tirésias, l’orphisme, etc. Cette section souligne également l’importance de son oeuvre de traduction chez Flammarion et sa prise en charge de la bibliographie platonicienne dans la revue Lustrum. Le troisième chapitre revient sur le déploiement de sa carrière savante, soit, son expérience à Oxford, son enseignement à Montréal et son élection au CNRS dans l’équipe de recherche fondée par Jean Pépin, éminent historien de la philosophie antique. Le point de vue cosmopolite et nomadique de Brisson y est mis en relief, offrant au passage ses réflexions singulières sur la langue et la culture, particulièrement dans le contexte de la société québécoise. Depuis Rendre raison du mythe, Brisson a déployé une activité scientifique d’une intensité remarquable : le quatrième chapitre en rend compte et s’attarde sur la relation entre mythe et identité sociale, reflet de l’aboutissement de sa réflexion. Dans l’épilogue, Naddaf présente sa propre recherche à travers une sorte d’excursion préhistorique. Son propos démontre comment la capacité singulière du mythmaking a façonné notre espèce, en établissant une corrélation entre l’émergence de cette pratique narrative et l’évolution sociocognitive d’ …
Gerard Naddaf, with Louis-André Dorion, Making Sense of Myth. Conversations with Luc Brisson. Montreal, Kingston, London, Chicago, McGill-Queen’s University Press, 2024, x-316 p.[Notice]
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Élizabeth Lecavalier
Université Laval, Québec
