Un ouvrage titré simplement Thomas d’Aquin et le Saint-Sacrement annoncerait une présentation de la pensée théologique de l’Aquinate sur l’eucharistie et le Corpus Christi. La bigarrure de son titre complet annonce plutôt des contributions hétéroclites centrées sur Thomas d’Aquin comme saint que l’Église vénère. Fruit d’un colloque tenu à Toulouse en mai 2023 pour souligner le 700e anniversaire de la canonisation du docteur angélique, ce volume ne traite guère du Saint-Sacrement en tant qu’objet de la réflexion théologique du saint docteur. Certes, on y mentionne le culte personnel du saint à son endroit et on y rappelle la notoriété que lui a value sa rédaction des offices et de la messe de la solennité Corpus Christi ; en dernière partie, d’éminents musicologues y vont de considérations érudites sur, entre autres, la mise en musique de l’office Corpus Christi. Toutefois, la part la plus importante du volume s’emploie à satisfaire la curiosité sur des détails historiques, tel qu’évoqué sur le quatrième de couverture : « comment [Thomas] a été canonisé, quel culte lui ont voué ses frères et ses disciples, dans tous les lieux où il avait enseigné, […] l’histoire mouvementée de ses reliques ». De telles considérations veulent honorer la figure du saint. Le lecteur soucieux d’honorer aussi le maître de sagesse trouvera pour sa part de quoi étancher sa soif de vérité universelle à la source thomasienne grâce aux réflexions du frère Gilles Emery, o.p., sur « La théologie de la sainteté selon saint Thomas d’Aquin » (p. 13-50) et à celles du frère Philippe-Marie Margelidon sur « La théologie thomiste du culte des reliques » (p. 51-60). Les réflexions de l’Académicien Michel Zink sur « Saint Thomas d’Aquin et les poètes » (p. 345-360) portent aussi à s’interroger en profondeur, notamment sur la nature de la poésie et l’usage des métaphores dans l’exposition de la doctrine sacrée ; toutefois, la disqualification de la poésie qu’il attribue à saint Thomas prête à confusion. Certes, l’Aquinate qualifie la poésie d’infima doctrina et remarque que les oeuvres poétiques échappent à la raison humaine par le défaut de vérité qui les caractérise ; il voit bien qu’appliquer les mots à des réalités étrangères à leur signification coutumière, comme le fait le poète en usant de métaphores, ne convient nullement en philosophie. Zink reconnaît lui aussi que la représentation par des figures sensibles s’impose pour exprimer « ce qui échappe à l’expression directe de l’idée pure » (p. 348). Son explication du défaut de vérité qui fait franchir aux poetica les limites que sa démarche naturelle impose à la raison humaine laisse cependant perplexe, car il rattache ce déficit rationnel à la fausseté de la mythologie païenne. Il aurait été plus conforme à la pensée de saint Thomas de rattacher ce défaut de vérité au peu d’être et d’intelligibilité des actions humaines contingentes qui font l’objet des représentations des poètes, tout en reconnaissant la capacité d’imitations imaginées correctement à encourager l’action vertueuse. Ses citations de saint Thomas, où se voit soulignée, dans ce qui fait l’objet de la doctrine sacrée, la plénitude d’être des objets de la révélation, auraient dû, par effet de contraste, le mettre sur la piste du manque d’être des objets habituels du poète. S’il reconnaît l’assistance indispensable de métaphores pour compenser l’inaptitude congénitale de la raison humaine à exprimer adéquatement ces objets de la doctrine sacrée, Zink y voit tout de même un motif d’interrogation : cette poésie qu’il croit disqualifiée par l’Aquinate, « au motif de son recours constant à la métaphore » (p. 349), comment ce dernier, auteur de poèmes liturgiques, la conçoit-elle ? …
Philippe-Marie Margelidon, dir., Thomas d’Aquin et le Saint-Sacrement. Culte, reliques, poésie et musique. Paris, Les Éditions du Cerf (coll. « Patrimoines thomistes »), 2025, 467 p.[Notice]
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Louis Brunet
Cégep de Sainte-Foy, Québec
