Aviva Briefel est professeure Edward Little de langue et littérature anglaises ainsi que d’études cinématographiques au Bowdoin College, collège privé d’arts libéraux situé à Brunswick dans le Maine (É.-U.). Elle est aussi l’autrice de The Deceivers : Art Forgery and Identity in the Nineteenth Century (Cornell University Press, 2006), The Racial Hand in the Victorian Imagination (Cambridge University Press, 2015), et coéditrice de Horror after 9/11 : World of Fear, Cinema of Terror (University of Texas Press, 2011). Dans cet ouvrage de 270 pages, Aviva Briefel explore comment, dans l’Angleterre victorienne du milieu du xixe siècle, la spiritualité — à travers les séances, les médiums, etc. — s’est constituée comme une forme d’exploration matérielle du monde moderne. Les Victoriens entraient en contact avec les morts, mais surtout à travers les objets de leur quotidien : mobilier, vêtements, fruits, appareils mécaniques tels que la photographie ou l’électrotypie, devenus des instruments pour capter les présences spectrales. Briefel soutient que ces pratiques ésotériques ne relevaient pas seulement du surnaturel : elles exprimaient également une volonté de comprendre les effets de l’industrialisation, de la consommation et de la transformation des choses en marchandises. Les objets deviennent ainsi des relais entre les vivants et les morts : chaises qui bougent, vêtements « spectraux », nourriture projetée de manière mystérieuse. Chaque attitude envers un objet révèle des tensions entre le visible et l’invisible, entre le corps et la marchandise. Briefel mobilise une lecture marxiste : l’histoire du travail contenue dans un objet est souvent occultée, et les séances permettent d’en dévoiler cette « histoire de production » à travers l’étrangeté de l’objet animé. Le contact avec le spectral sert aussi à interroger les dynamiques de consommation, d’exploitation et d’échange au sein de la société victorienne. L’étude des pratiques techniques, comme la photographie et l’électrotypie, met en lumière comment la matérialité du fantôme influe sur la perception de soi et des autres. Le style de l’autrice est à la fois rigoureux et vivant. Briefel parvient à mêler avec fluidité récits de séances, analyses critiques et théories culturelles. Des anecdotes, comme celle de fruits projetés dans les airs, rendent la lecture particulièrement captivante. L’angle choisi — la « matérialité des fantômes » — est encore peu exploré et offre une perspective originale sur la spiritualité victorienne. L’approche est résolument interdisciplinaire, à la croisée de l’histoire, des études culturelles, de la théorie marxiste et des media studies. Malgré la densité théorique, le texte demeure accessible grâce à un équilibre réussi entre érudition et narration. Enfin, les enjeux soulevés conservent une portée contemporaine, notamment en ce qui concerne notre rapport aux objets, à la consommation et à la mémoire. Quelques limites sont toutefois à signaler. L’analyse est centrée sur le contexte anglo-américain, ce qui la rend peut-être moins pertinente pour ceux qui s’intéressent à d’autres traditions spirituelles. Le public visé demeure essentiellement académique : certains passages techniques pourraient rebuter un lectorat peu familier des études culturelles ou marxistes. Enfin, Briefel s’attarde peu sur les critiques ou les sceptiques du spiritualisme, préférant interroger les effets culturels des séances plutôt que leur authenticité — un choix qui pourrait décevoir les amateurs d’histoire du paranormal. Ce livre s’adresse principalement aux chercheurs et étudiants en histoire victorienne, en études de la matérialité et en spiritualité, ainsi qu’à ceux qui s’intéressent aux interactions entre marché, objets et croyance. Il intéressera aussi les passionnés du paranormal curieux d’une approche historique et analytique.
Aviva Briefel, Ghosts and Things : The Material Culture of Nineteenth-Century Spiritualism. New York, Cornell University Press, 2025, 270 p.[Notice]
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Alain Bouchard
Université Laval, Québec
