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Notes critiques

Le personnalisme et le mal du XXIe siècle[Notice]

  • Pierre Trépanier

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  • Pierre Trépanier
    Département d’histoire, Université de Montréal

L’histoire intellectuelle montre que la vie de la pensée est inséparable des interactions entre formation sociale, représentation sociale et pratique sociale. Parce que le philosophe fait la philosophie, cette dernière n’échappe pas à cette loi générale. L’erreur serait de croire qu’elle subit sans pouvoir influencer. Le dernier essai de Joseph Mérel, De l’erreur personnaliste et de la vérité qu’elle tient captive, exprime on ne peut mieux la conviction que l’évolution de la philosophie contemporaine porte une lourde responsabilité dans les maux de la postmodernité. Le subjectivisme, pathologie de la subjectivité, surdétermine l’homme et la Cité modernes. Dans une perspective franchement thomiste, l’auteur examine le subjectivisme dans son origine personnaliste. Jean de Viguerie, disciple du thomiste Louis Jugnet, nous l’a appris, le déclin de la scolastique en France avait préparé le triomphe de la révolution cartésienne et laissé sans défense le clergé du xviiie siècle devant les assauts du rationalisme des Lumières. Une philosophie réaliste vigoureuse aurait su mieux affronter, sur le terrain même de la raison, les Voltaire et les Rousseau. Leur ascendant dans l’opinion était en partie attribuable à leurs dons littéraires éminents tandis que leurs adversaires chrétiens en étaient le plus souvent dépourvus. S’il ne faut jamais sous-estimer les prestiges du style, il convient néanmoins de reconnaître que leur force était surtout faite de la faiblesse proprement philosophique des auteurs catholiques de l’époque. Faisons un bond dans le temps et l’espace, atterrissons dans le Québec du xxe siècle. En 1927, une querelle philosophique y a débordé les frontières de la république des professeurs. Elle opposait le franciscain Anselme Longpré, savant scotiste, et l’oblat de Marie-Immaculée Rodrigue Villeneuve, futur cardinal-archevêque de Québec et primat de l’Église canadienne, qui n’y eut pas le beau rôle. Villeneuve mania l’argument d’autorité pour condamner le débat avec l’augustino-scotisme : les papes avaient décidé une fois pour toutes que le thomisme était la philosophie de l’Église. Or le thomisme de l’École au Québec avait besoin de se revigorer en relevant les défis que lui lançait le scotisme. Le résultat fut désastreux. Dans les années 1950, régnait un thomisme « modéré » ; cette étiquette bizarre désigne un thomisme un peu encroûté mâtiné de bergsonisme. En fait la sensibilité dominante dans les Facultés était bergsonienne. En 1942, le Québécois François Hertel avait publié Pour un ordre personnaliste. Cinq ans plus tard, il serait expulsé de la Compagnie de Jésus. Brillaient de plus en plus les deux variétés de personnalisme, celui d’Emmanuel Mounier et celui de Jacques Maritain. Charles De Koninck réagit avec vigueur par un essai célèbre De la primauté du bien commun contre les personnalistes. En vain, car la révolution personnaliste allait inspirer la Révolution tranquille des années 1960, qui fut l’oeuvre autant d’éléments formés dans l’Action catholique que de partisans de la laïcisation. Concomitamment, l’existentialisme et le marxisme se répandaient dans les avant-gardes de la jeunesse intellectuelle, travaillée par l’anticléricalisme. Le thomisme était disqualifié et moqué. L’épiscopat québécois fut quasi paralysé devant cette déferlante. La Révolution tranquille ne serait ni chrétienne ni, encore moins, catholique. Le clergé québécois se trouva aussi démuni en 1960 que le clergé français en 1789. On constate que le sort de la philosophie importe au destin de la société. Discipline constituée, la philosophie n’est pas une idéologie, en tout cas ne devrait pas l’être. Elle doit préserver son autonomie par rapport à l’air du temps, au Zeitgeist, et en même temps se battre pour conserver ou retrouver sa pertinence sociale. Savoir et pouvoir sont indissociables. Pour avoir perdu de vue ces impératifs, les thomismes français et québécois n’ont cessé de retraiter depuis …

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