Avec ce nouvel essai, l’auteur, qui est un spécialiste d’histoire des idées et de la pensée politique, nous produit son ouvrage le plus ambitieux et, peut-être bien, le plus abouti, à ce jour. Le projet était, de fait, d’une grande ambition et son premier mérite est de ne pas avoir reculé devant l’obstacle, l’ampleur de la tâche. Il se propose, en effet, d’appréhender la trajectoire sociohistorique du marxisme dans son ensemble. Celle-ci permet de bien mettre en perspective son destin singulier, un destin en forme de tragédie, laquelle se joue en trois actes : Premier acte : c’est le marxisme de Marx, celui des origines, des pères-fondateurs (Marx et Engels). Il est très intéressant, du point de vue philosophique, et particulièrement bien étayé, documenté, au niveau de l’analyse qui est menée. L’auteur montre comment cette pensée, puissante et novatrice, se proposait d’aller au contact du réel de tout son cœur, de toute son âme, pour mieux le changer, le transfigurer, en faisant révolution. Pour Marx, il s’agissait d’abord d’une révolution de l’esprit en acte, destinée à mieux pétrir, à travailler la matière même du réel. Ainsi qu’il l’affirme, il recherche un « contact à vif » avec le réel car il sait que ce contact doit faire mal, doit brûler un peu la peau, pour être pleinement salutaire. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle Marx attachera tant d’importance au matérialisme (dialectique et historique) car il l’appréhende comme une « activité pratique-critique révolutionnaire » seule à même d’assurer le succès de son entreprise, c’est-à-dire la réalisation de son projet politique. Le grand souci du personnage était, en effet, de toujours rester en phase avec le réel (ce qui ne sera plus forcément le cas de ses successeurs, lesquels prendront parfois un petit peu trop leurs aises avec lui) ; Deuxième acte : c’est le marxisme après Marx, c’est-à-dire celui de ses successeurs. Marx disparu, les marxistes ont cherché à prendre le pouvoir intellectuel et imposé leur lecture, leur interprétation du marxisme. Hélas, le grand philosophe n’était plus là pour leur apporter la contradiction, les détromper. Insensiblement, et sans en avoir toujours conscience, dans l’instant, ils ont cessé d’être « marxiens » pour devenir « marxistes ». Chacun se construisit, dans son coin, un marxisme à sa mesure, sur la base duquel se développa une vision de plus en plus univoque et, au final, dogmatique de la société, du devenir social. L’heure était aux déformations du marxisme de Marx. La démonstration de l’auteur, s’appuyant à la fois sur l’Histoire, la sociologie et l’analyse politique, est précieuse car elle permet de comprendre ce qui a commencé à se passer, entre 1883 (la mort du grand philosophe) et 1917 (la pseudo-révolution d’Octobre). Plus que cela, elle est passionnante car elle met en exergue les problèmes que posa la lecture sociale-démocrate du marxisme de Marx (jugée en son temps hérétique mais pas pour autant dénuée de tout fondement) et, surtout, les problèmes insurmontables que posa la réception planétaire du marxisme. La déformation tourna trop souvent à la caricature, avec des conséquences incommensurables pour certains peuples qui allaient faire une expérience fort cruelle de cette importation/transposition du marxisme de Marx, fort peu fidèle au modèle original... ; Troisième acte : c’est le marxisme en procès, c’est-à-dire à l’épreuve de la suspicion totalitaire, en raison de l’expérience bolchevique. Avec Lénine, l’on assiste à une instrumentalisation politique en règle du marxisme de Marx, sur la base de laquelle se construira l’imposture bolchevique. Dans cette partie, la démonstration de l’auteur, faits et analyses serrées à l’appui, est implacable. Il faut dire qu’il est là sur son terrain de prédilection …
Christian Savés, Le destin du marxisme, Paris, l’Harmattan – collection Ouverture philosophique « Débats », 2024, 340 pages [Notice]
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Arnaud Brillaud
Administrateur général de l’Etat, France, a.brillaud@hotmail.fr

