À Wadi Sura (sur le plateau de Gilf al-Kabir, Égypte), à Swinton’s Shelter (Nouvelle-Galles du Sud, Australie) ou à Chauvet-Pont d’Arc (Ardèche, France), des humains ont collecté des pigments et se sont mis à souffler une partie de leur territoire sur leur main apposée à une paroi. La couleur unit la main et la pierre, d’abord charnellement, puis symboliquement. La réalisation d’un pochoir est l’affaire d’une main et d’un souffle : toucher, caresser, placer, souffler, retirer, et d’autres gestes, sans doute rituels, à présent imperceptibles (voir la figure 1). Il y a quelques années, assis à la terrasse d’un café place Saint-André, Yves Monnier regardait le ravalement en cours de l’ancien palais de justice. La partie droite du bâtiment, déjà restaurée, était d’un blanc immaculé, la partie gauche restait d’un gris mat. Cette teinte grise — témoin des émissions de nos cheminées, de nos pots d’échappement, de nos usines, de nos cigarettes, de nos bouches, fruit de notre société chamboulée par la combustion — fait-elle écho au geste de nos ancêtres à l’échelle de la ville, à la fois souffle et pigment, telle une main négative contemporaine ? Peut-on la considérer comme le geste culturel le plus prégnant de notre ère ? (voir la figure 2) Comment prendre conscience du monde atmosphérique dans lequel nous vivons et respirons tous les jours ? Comment rendre visibles les liens qui le relient au territoire ? Comment décrire notre relation avec cette matière et ce support invisible et diffus mais néanmoins vital ? Le projet Strates interroge les manières de porter aujourd’hui attention au fond atmosphérique de nos existences immergées. Collaboration entre l'artiste Yves Monnier et des chercheur.se.s en sciences sociales travaillant ensemble à la croisée de plusieurs médiums (des pochoirs atmosphériques, des temps de rencontre publique in situ, un film, des expositions), ce projet propose d’ouvrir des perspectives plurielles sur le paysage contemporain (voir la figure 3). Cette collaboration s'inscrit dans un projet plus large — Sensibilia — qui explore nos relations au monde qui s'inventent, se négocient et se recomposent actuellement au regard des changements écologiques que nous vivons. Ce projet de recherche-création s’articule autour d’un dispositif singulier, à la fois dispositif d’enquête et oeuvre, qualifié de pochoir atmosphérique. De quoi s’agit-il ? Le négatif d’une image photographique noir et blanc est imprimé sur un film plastique et collé à la surface d’un panneau de Fermacell. Le positif de l'image est découpé à la main afin de créer un pochoir. Vingt et un de ces panneaux ont été placés dans la métropole grenobloise, exposés à la pluie, au vent et à tout ce qui tombe du ciel. Dans ce bassin montagneux l'atmosphère agit comme un réceptacle qui accumule des poussières et des pollens, des gaz de combustion et des composés organiques volatils. Une quinzaine de jours suffisent alors pour transformer la surface et la teinte du Fermacell exposé (voir les figures 4–5–6). Avec chaque pochoir, le « weather-world » est invité à participer à son développement (au sens photographique) en tant qu'image. À la fin de ce temps d'imprégnation in situ, un public singulier — écoliers, ouvriers, agriculteurs, habitants — est invité à participer à la révélation de l'image : munies de pinces à épiler, les personnes s'emploient à décoller le film protecteur restant, tout en parlant du lieu, de leur vécu, de la façon dont elles ont pris conscience de l'air et de sa teneur. Le point de départ du projet a été de déposer un pochoir atmosphérique à proximité immédiate de chacune des trois stations de mesure gérées par Atmo — observatoire régional de la qualité de …
Rendre sensible un paysage atmosphérique, à la croisée des formes et pratiques de la recherche-création[Notice]
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Laure Brayer
ENSAG / AAU-CressonMarc Higgin
AAU-Cresson / ESAAAOlivier Labussière
CNRS / PACTEYves Monnier
Artiste plasticien
