Le 28 novembre 1729, une violence singulière se produit en Louisiane. Les Français de la côte des Natchez, deuxième plus important établissement de la colonie après la Nouvelle-Orléans, sont pris par surprise. Leurs assaillants sont des voisins, des Natchez qui s’étaient présentés en amis ce matin-là, comme d’habitude. L’incident fera parmi les Français plus de 200 morts, la plupart décapités ou scalpés, et autant de captifs. Les représailles ne seront pas moins cruelles. L’épisode a fait couler autant d’encre que de sang. Les relations de la violence de 1729 inspireront éventuellement René de Chateaubriand, dont l’Atala (1801) et LesNatchez (1826) viendront définir ce peuple pour le public francophone. C’est, soit dit en passant, depuis Chateaubriand que l’on tend à prononcer le z final du nom, alors que dans la colonie on l’avait toujours dit en -é. Il s’agit, en tout cas, d’un exonyme pour une nation qui se dénommait elle-même Telhoel (ou Techloel, Theloël, Theloelles), nom qui, selon le peu d’information dont on dispose, semble avoir signifié « Peuple du Midi » ou peut-être « Peuple du temps de la Lune ». Les Natchez et l’épisode de 1729 n’ont guère échappé aux historiens. C’est au tour de Gilles Havard, chercheur au CNRS et éminence de l’histoire des rapports franco-autochtones, de nous livrer une étude d’envergure sur le sujet. Ce dernier quart de siècle en ayant vu paraître trois, celles de James F. Barnett Jr. (The Natchez Indians. A History to 1735, 2007), Arnaud Balvay (La révolte des Natchez, 2008) et George Edward Milne (Natchez Country. Indians, Colonists, and the Landscapes of Race in French Louisiana, 2015), que nous offre-t-elle de neuf ? En se penchant sur trois grandes problématiques, celles du massacre lui-même, celles de la société natchez et celles de sa survivance, l’auteur se donne le défi de restituer la « profondeur culturelle » de l’événement et de sa longue durée. Il nous fait voir que leur sens nous a échappé. Il s’agit ici en partie d’une ethnographie, car pour comprendre le massacre de 1729, il faut comprendre les Natchez. Héritiers des peuples dits « mississipiens », ils se démarquent, au moment du contact avec les Français, par une organisation sociale hiérarchisée et une culture fortement ritualisée. En bref, le « Grand Soleil » sert de chef spirituel et politique à une population divisée en quatre classes. Si les commentateurs français ont eu tendance à assimiler ce schéma à celui des sociétés européennes, l’auteur démontre bien en quoi le rapprochement a été trompeur. L’organisation sociale et rituelle des Natchez répondait à une logique culturelle que la lecture au premier degré des sources françaises ne permet pas d’apprécier. Cet écart n’empêche pas une quinzaine d’années de cohabitation. Le fort Rosalie et les établissements français de la côte des Natchez correspondaient, malgré l’aménagement d’une agriculture de plantation, au modèle assez typique du poste militaire et commercial de l’intérieur de la Nouvelle-France. Les nouveaux venus aspiraient à imposer leur souveraineté, mais demeuraient en réalité dépendants de leurs voisins autochtones. L’échange de denrées et de marchandises favorisait des relations de voisinage cordiales, bien que des tensions survenaient de temps en temps, notamment autour de l’occupation et de l’exploitation de la terre. Les historiens parlent habituellement de la « Révolte » des Natchez pour décrire la violence de 1729. Il s’agirait dans cette optique de l’aboutissement d’une conspiration provoquée par les abus de pouvoir du commandant du fort, le sieur Dechepare (ou d’Etcheparre), qui se serait emparé de terres sans retenue et aurait manqué de sensibilité interculturelle. Or, Havard montre que nous avons ici aussi …
Havard, Gilles. Les Natchez. Une histoire coloniale de la violence. Paris, Tallandier, 2024, 608 p.[Notice]
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Jean-François Lozier Musée canadien de l’histoire
