Le livre est beau, imposant, de facture soignée. Papier d’une blancheur lumineuse, design et typographie sans reproche, impression de haute qualité en couleurs (pour les cartes et documents d’archives) ou en tons sépia reproduisant de nombreuses photos historiques, surtout des studios Notman. Le même éditeur, la même année, n’a pas conféré ces qualités à toute sa production. Le Square Mile de Montréal — le « Mille carré (doré) » — c’est du luxe, comme il se doit. Le volume regroupe 12 chapitres, chacun étant un article indépendant issu d’un colloque tenu à Montréal en 2019. Les auteurs, pour la plupart associés à des institutions anglophones montréalaises, proviennent de disciplines variées : l’histoire sociale, la géographie urbaine, l’histoire des entreprises. Intercalés entre chaque paire de chapitres, de courts textes de l’architecte Julia Gersovitz évoquent des aspects du cadre bâti du Mille carré : les vergers du flanc du mont Royal cédant leur place, dès les années 1840, aux lotissements d’une banlieue haut de gamme, dans laquelle le segment le plus fortuné de la bourgeoisie anglophone montréalaise a construit ses maisons, églises, et institutions, le plus souvent en pierre grise. Comme les textes de Gersovitz, les chapitres suivent un arc chronologique, de 1840 jusqu’au milieu du 20e siècle, la plupart étant situés pendant les années de gloire du quartier (1860-1914). Quelques-uns des chapitres étudient le quartier même. Dans le premier, Roderick MacLeod offre des suggestions utiles de lecture préalable avant de présenter les origines du quartier, dans les années 1840, la valeur symbolique de sa position en hauteur et au-dessus du reste de la ville et l’image romantique dont on l’a affublé au 20e siècle (surtout une fois son déclin amorcé). Robert Sweeny (chap. 7), données géoréférencées à l’appui, circonscrit la zone de richesse la plus concentrée, énumère la présence du personnel domestique dans les résidences et les institutions, et contribue à la compréhension du rôle des femmes comme propriétaires des terrains du Mille carré, non seulement comme veuves, héritières ou prête-noms, mais aussi comme participantes actives dans une stratégie familiale d’accumulation de richesse foncière. Le chapitre final (12), de Harold Bérubé, démontre en détail comment un îlot de belles maisons en rangée, après le départ des résidents fortunés, est transformé en matière brute de spéculation foncière à mesure que le centre des affaires accapare plus d’espace pour des tours à bureaux. « [T]he Square Mile died as it was born, through the lucrative activities of landowners, developers, and promoters » (p. 410). Dans les autres chapitres, le quartier montréalais est le point d’ancrage, sans être l’objet d’étude. Le champ d’analyse s’élargit naturellement vers les familles bourgeoises, les relations sociales, l’histoire des affaires canadiennes (chap. 3, 8, 10 — car le Mille carré était le lieu de résidence de tant de directeurs et de propriétaires d’entreprises), le projet de colonisation des Territoires du Nord-Ouest à la suite de la Confédération, les relations du Canada avec l’Empire britannique, et, notamment chez Sherry Olson (chap. 2) et Annmarie Adams (chap. 9), les réseaux d’influence. Ces sujets sont légitimes et bienvenus. Pourtant, il est souhaitable que chaque chapitre d’une telle anthologie démontre sa pertinence par rapport au thème de l’oeuvre collective. Certains chapitres rencontrent des difficultés à ce niveau. Des résidences sont mal localisées (p. 117, William Connolly n’habite jamais le Mille carré ; p. 262, Rodolphe Forget emménage dans cette maison plusieurs années après les événements décrits), et un chapitre (10) sur la prise de contrôle et liquidation d’une vieille entreprise ne fait aucune mention du Mille carré, même si c’était bien pertinent : la famille McLennan, fondatrice de l’entreprise en question, …
Anastakis, Dimitry, Elizabeth Kirkland et Don Nerbas (dir.). Montreal’s Square Mile. The Making and Transformation of a Colonial Metropole. Toronto, University of Toronto Press, 2024, 461 p.[Notice]
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Justin Bur Université du Québec à Montréal
