Depuis le dépôt de sa thèse de doctorat en 1997, René Castonguay s’est penché à plusieurs reprises sur le personnage de Rodolphe Lemieux (1866-1937), l’un des principaux bras droits de Wilfrid Laurier. Dans un ouvrage paru en 2000 aux Presses de l’Université Laval, Castonguay a d’abord étudié la relation que le ministre libéral a entretenue avec la ligne de parti. En 2018, il a publié aux éditions du Septentrion les observations consignées par Lemieux lors de sa mission japonaise de 1907. Cette fois, Castonguay édite les mémoires de l’influent politicien fédéral. Ils sont tirés du fonds d’archives de Lemieux, chez Bibliothèque et Archives Canada. Le récit raconté dans les mémoires s’arrête en 1896, n’abordant donc pas le règne du Parti libéral à Ottawa. Il faut dire que son auteur est décédé en 1937, seulement trois ans après en avoir entamé la rédaction ; il n’a eu ni le temps ni la santé pour les compléter. Notons que Castonguay présente aussi trois discours prononcés par Lemieux entre 1892 et 1929, qu’il juge particulièrement marquants ou éclairants sur sa carrière. La première partie comprend 190 pages et couvre les mémoires en quinze chapitres. Deux textes écrits par Lemieux pour les Mémoires de la Société royale du Canada se glissent parmi eux. Chaque chapitre est précédé d’une courte description. De nombreuses précisions historiques sont fournies dans les notes de bas de page pour aider à la compréhension du contenu présenté. Castonguay s’attarde surtout sur les différents personnages mentionnés, qu’il prend toujours la peine d’identifier. Une petite poignée de photographies agrémente aussi l’ouvrage. Les mémoires du ministre Rodolphe Lemieux s’attardent d’abord sur sa vie familiale et sur les grands personnages qu’il a côtoyés, ou qui ont eu un impact plus ou moins direct sur son parcours. George-Étienne Cartier, Louis-Amable Jetté, Mgr Laflèche, Honoré Mercier, Pierre-Joseph-Olivier Chauveau et tant d’autres hommes publics y sont nettement mis en valeur, leur présence structurant une bonne partie du récit. Lemieux détaille ses années de scolarité au collège classique et les leçons de vie qui lui ont été transmises par cette éducation. On ne peut que souligner la ferveur avec laquelle le mémorialiste défend les études classiques, multipliant les références antiques pour illustrer, en quelque sorte, la valeur de sa formation. Le détail de ses années passées en journalisme permet d’observer de l’intérieur l’imbrication du milieu de la presse, des clubs partisans et des cabinets d’avocats. En ce sens, le témoignage de Lemieux renforce l’idée selon laquelle les réseaux politiques, au 19e siècle, reposaient à l’intersection des milieux professionnels (du droit, surtout), des institutions culturelles (journaux, associations) et des groupes parlementaires. L’art oratoire et la puissance argumentative, qu’ils soient pratiqués devant des jurés ou une foule d’électeurs, sont très valorisés par ce réseau, comme on le remarque à de nombreuses reprises dans l’ouvrage. Les débuts de carrière de Lemieux en droit et en politique ne sont néanmoins abordés qu’à la toute fin des mémoires. Rodolphe Lemieux détaille aussi les débats politiques et religieux qui ont agité ses jeunes années, notamment l’affaire Riel et les relations conflictuelles entre le Québec français et le Canada anglais. De la part d’un ancien ministre fédéral, qui a adopté la politique de bonne entente du chef libéral Wilfrid Laurier, certains pourraient s’étonner de lire des propos aussi tranchés sur la question linguistique. « La grande illusion de nos concitoyens d’origine anglaise, c’est de se croire une race supérieure. C’est là l’opinion qui a cours parmi les dirigeants de l’Ontario et de l’Ouest. Cet état d’âme date de la conquête », écrit-il par exemple (p. 104). Lemieux formule d’ailleurs quatre conseils à la …
Castonguay, René. « Regards vers le passé ». Mémoires et récits de Rodolphe Lemieux. Québec, Presses de l’Université Laval, 2024, 296 p.[Notice]
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Justin Richard Dubé
Université Laval
