Étienne Berthold, professeur au département de géographie de l’Université Laval, ajoute avec son livre Émietter le temps une quatrième contribution à la collection « Patrimoine religieux » des Presses de l’Université Laval. Il y explore les pratiques sociales et l’héritage de la congrégation des Petites Franciscaines de Marie (PFM). Fondée par des migrantes canadiennes-françaises à Worcester, aux États-Unis, cette congrégation s’établit en 1891 à Baie-Saint-Paul, dans la région de Charlevoix, sous l’impulsion du curé Ambroise Fafard. Cette « re-fondation » marque le début d’une expansion régionale et internationale. Berthold creuse à nouveau le sillon de ce qu’il appelle le « patrimoine social », c’est-à-dire la trace durable des pratiques sociales des congrégations religieuses dans les institutions qu’elles dirigeaient. Ces pratiques, enracinées dans une « philosophie d’action » propre à chaque communauté, sont imprégnées de significations religieuses et spirituelles, et « le sens social donné à une oeuvre religieuse s’observe ... dans l’énonciation de ses principes d’action au quotidien » (p. 7). Dans le premier chapitre, « Un esprit de fondation (1889 — fin des années 1930) », Berthold présente les origines de la congrégation, son implantation dans la région charlevoisienne et les premières oeuvres qui posent les bases d’un modèle d’action sociale marqué par le charisme franciscain. En effet, les PFM ont élaboré une philosophie d’action fondée sur des valeurs comme la pauvreté, la joie, l’humilité et la fraternité. Cette spiritualité se reflète dans leur manière de concevoir leurs oeuvres et leurs relations avec les « chers pauvres », une expression récurrente dans leurs archives. Ces pratiques d’assistance se déclinent notamment dans leur travail à l’hospice Saint-Anne, un établissement accueillant des personnes atteintes de troubles mentaux, que celles-ci soient classées dans les catégories « éducables » ou « non rééducables ». La valorisation des patients par le travail y occupe une place centrale, puisque, pour les religieuses, il s’agit d’occuper les personnes internées en leur faisant vivre des expériences personnelles gratifiantes à travers les tâches quotidiennes et les relations sociales. Le second chapitre, « Les voies de la modernisation (années 1930 — fin des années 1950) », met en lumière la capacité d’adaptation des PFM, qui s’engagent alors dans des pratiques éducatives et sociales modernes, sans renier leur mission originelle. Ainsi, après les années 1930, une professionnalisation accrue des religieuses se manifeste, notamment dans les secteurs de l’enseignement et de la santé. Soeur Marie-Henriette du Sacré-Coeur, figure centrale de cette transformation, instaure une formation universitaire pour les religieuses afin d’améliorer la qualité de leur service (p. 49). La musique et la culture apparaissent aussi comme des instruments de transformation. Au Mont Saint-Irénée, la musique est considérée comme un acte spirituel qui vise à développer chez les élèves une esthétique morale et une appréciation des valeurs profondes qu’elle véhicule (p. 70). Par ces initiatives, les religieuses cherchent à transformer leurs établissements en espaces où spiritualité et culture se rejoignent. La Maison Joyeuse, une école fondée en 1949, symbolise cette synthèse entre la joie franciscaine et l’enseignement moral et intellectuel. Avec les transformations de la société québécoise et la prise en charge des domaines de la santé et de l’éducation par l’État, la mission religieuse des PFM doit se réinventer. Dans le troisième chapitre, « Une nouvelle conjoncture : la laïcisation, ses défis et ses suites », l’auteur explore en profondeur ce processus qui se caractérise notamment par la désinstitutionnalisation de nombreux patients et la nécessité de transformer le type d’accompagnement fourni depuis des décennies par les PFM. L’hospice Saint-Anne devient un hôpital général régional, et la congrégation concentre ses efforts sur la réadaptation des patients. La création de foyers …
Berthold, Étienne. Émietter le temps. Les Petites Franciscaines de Marie et leur patrimoine social dans la région de Charlevoix (1889-2024). Québec, Presses de l’Université Laval, 2024, 162 p.[Notice]
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Dominique Laperle
Université du Québec à Montréal
