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Religion, science et autorité dans le développement des sciences sociales en Amérique du Nord[Notice]

  • Marlene Shore

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  • Marlene Shore
    Département d’histoire
    Université York

À une époque où la formation générale est incomprise du public et fait l’objet de critiques des gouvernements pour sa supposée inutilité, il importe de rappeler la dynamique qui a présidé au développement des sciences sociales dans les universités nord-américaines. Ces sciences se sont développées, puis ont été introduites dans les institutions de haut savoir nord-américaines dans la seconde moitié du xixe siècle où elles se sont plus solidement implantées au début des années 1920. Dans la foulée de la Première Guerre mondiale, on avait généralement acquis la conviction que les universités devraient être davantage à l’écoute des communautés qui les entouraient. En proposant des interprétations du comportement humain, de la société et de l’économie, les sciences sociales ouvraient la perspective d’un tel rapprochement. Parce qu’elles semblaient aussi épouser les préoccupations de la grande entreprise de cette époque — accroître l’efficience industrielle — ces disciplines retinrent l’attention d’administrateurs d’universités de plus en plus dépendantes de bienfaiteurs privés pour leur financement. Durant l’entre-deux-guerres, néanmoins, les sciences sociales furent considérées avec méfiance, car on les supposait intrinsèquement porteuses de critique sociale. Dans plusieurs universités nord-américaines, dont McGill à Montréal, les professeurs de sciences sociales devinrent la cible d’administrateurs désireux de débarrasser leur institution de ce qu’on percevait comme des foyers de radicalisme. Cette méfiance à l’endroit des sciences sociales était paradoxale, surtout si l’on se rappelle que leurs origines sont religieuses et qu’elles sont nées de la philosophie morale. Elles se trouvèrent pourtant plongées au coeur de controverses car, même issues de traditions et de disciplines humanistes, elles s’étaient aussi développées en réponse à des conditions sociales difficiles et à une évolution scientifique qui remettaient en question la nature et le siège de l’autorité. Tel est le thème que nous abordons dans cette étude, sans toutefois postuler l’existence d’une dichotomie entre science et religion dans la construction des sciences sociales ; nous poserons plutôt l’existence, au coeur même des sciences humaines, d’une dualité — c’est-à-dire d’une position qui donne à penser que, parfois, elles visent au maintien du statu quo et que, d’autres fois, elles mettent en péril institutions et traditions établies. Aux États-Unis, la psychologie, l’anthropologie, l’économie, la sociologie et la science politique ne commencèrent à émerger en tant qu’entités intellectuelles distinctes que dans les années 1870 et 1880. Chacune relevait d’une tradition de pensée, mais elles n’intéressaient surtout que les personnes engagées à proposer des solutions à des problèmes concrets auprès des gouvernements ou dans le monde de l’éducation, ou encore des universitaires et des membres du clergé qui aimaient discuter d’histoire, de philosophie morale et de théologie naturelle — cette large tradition humaniste d’où étaient issues les sciences sociales. À compter du début du xixe siècle, à la fois aux États-Unis et au Canada, les cours de morale et de philosophie de l’esprit (c’est-à-dire à la fois psychologie, logique et métaphysique) constituèrent le couronnement du cursus collégial. Les collèges étaient tous dominés par des considérations religieuses et, dans les cours de morale et de philosophie de l’esprit, les divers aspects de la vie sociale étaient étudiés en tant que subdivisions du comportement moral dans un monde naturel gouverné par Dieu. Les premiers collèges américains et anglo-canadiens (ou de l’Amérique du Nord britannique) furent institués pour former une élite sociale et morale ; on y considérait ces cours de philosophie comme essentiels à l’apprentissage et au maintien des valeurs propres à l’autorité morale protestante. Au Canada, la morale philosophique allait demeurer inchangée jusqu’à la fin du xixe siècle et exercer longtemps, au xxe, une forte influence sur la nature de l’éducation supérieure canadienne. Aux États-Unis, …

Parties annexes