C’est avec enthousiasme que je vous présente ce 59e numéro de Francophonies d’Amérique, consacré à un pan souvent négligé de la littérature acadienne, les romans non canoniques publiés entre 1972 et 2000. Ce numéro propose de porter un regard neuf sur ces oeuvres méconnues grâce à quatre études littéraires réunies par Julien Desrochers, codirecteur de cette édition. Ensemble, ces analyses invitent à redessiner les contours de la littérature acadienne en explorant des voix dissonantes, des lieux oubliés et des identités en mouvement ou en résistance. Elles nous conduisent au coeur des marges narratives, sociales et géographiques de l’Acadie. Ces travaux, d’abord présentés au 38e Congrès mondial du Conseil international d’études francophones (CIEF), tenu à Moncton en juin 2024, dirigent le regard critique vers les marges. Ils s’éloignent des figures consacrées, des lieux emblématiques et des récits identitaires figés, pour s’attarder à ce qui se fait ailleurs : dans les villages, les périphéries urbaines, les zones frontalières. Ils s’intéressent à des voix littéraires minorées, à des personnages tiraillés par les normes de genre, les cadres sociaux ou les appartenances territoriales. Ensemble, ces contributions dessinent une cartographie littéraire renouvelée, à la fois fidèle au réel et attentive à ses fractures. Qu’il s’agisse de figures marginales, de femmes vivant dans la ruralité, de communautés régionales ou de paysages urbains altérés, les oeuvres ici examinées éclairent la diversité des imaginaires acadiens, souvent en rupture avec les grands récits littéraires ou identitaires dominants. Les articles réunis ici ouvrent chacun une fenêtre sur cette littérature méconnue. François Ouellet, dans son étude du roman L’ennemi que je connais de Martin Pître, met en lumière une marginalité radicale où les personnages semblent suspendus dans un « temps zéro », hors de l’histoire comme de la société. Julien Desrochers explore pour sa part Sacrée Montagne de fou d’Ulysse Landry, un roman qui déconstruit le mythe littéraire de Moncton pour faire émerger un imaginaire urbain dystopique et écocritique. Benoit Doyon-Gosselin analyse deux romans de Jeannine Landry Thériault afin de révéler comment l’altérité de genre s’inscrit dans la ruralité acadienne des années 1940-1950, entre aspiration et assignation. Enfin, Philippe Volpé interroge le concept de littérature régionale à partir de trente-quatre romans madawaskayens, en soulignant leur contribution à la construction d’un imaginaire social propre à ce territoire transfrontalier. En somme, ce numéro témoigne de l’effervescence critique autour d’oeuvres souvent reléguées à la périphérie du canon littéraire acadien, mais qui, ensemble, dessinent une autre cartographie de l’Acadie, plus complexe, plus fractale, mais aussi plus proche de sa réalité contemporaine. Je tiens à remercier chaleureusement Julien Desrochers pour cette proposition éditoriale à la fois rigoureuse et inspirante ainsi que les auteurs pour leurs contributions, qui rappellent avec justesse que la vitalité du roman acadien ne saurait être pleinement comprise sans ces voix que la critique a trop souvent tenues à l’écart. Je remercie aussi Julien Desrochers pour avoir coordonné, avec sa rigueur habituelle, la section des comptes rendus, qui en regroupe sept – un travail remarquable. Merci également aux auteurs et autrices de ces lectures. Je vous invite donc, chers lecteurs et chères lectrices, à découvrir ces analyses qui offrent un regard renouvelé sur la littérature acadienne et ses marges et qui enrichissent, chacune à leur manière, notre compréhension d’une Acadie en mouvement.
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Karine Gauvin
Université de Moncton
