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In Memoriam

Alexina Kublu (1954-2025)La disparition d’une linguiste-juriste et médiatrice exceptionnelle[Notice]

  • Frédéric Laugrand

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J’ai rencontré de nombreux membres de la famille d’Alexina Kublu à Igloolik, en 1993 et 1994, bien avant de faire sa connaissance à Iqaluit, en 1997, par l’entremise de Susan Sammons, alors responsable du programme Langue et culture Inuit du Nunavut Arctic College. Fille de Michel Kupaaq Piugattuk et petite fille de Rose Iqallijuq, Alexina Kublu faisait partie des descendants de la grande famille d’Ittuksarjuat et d’Ataguttaaluk. Elle a, au cours de sa vie, très tôt rencontré des ethnologues de passage venus interviewer ses aïeuls. Née en 1954 à Igloolik, elle a souvent joué le rôle d’interprète pour des collègues, comme ce fut le cas pour Bernard Saladin d’Anglure, et plus tard pour Jarich Oosten et moi-même. Présenter son identité est une opération complexe. Alexina Kublu s’est elle-même livré à l’exercice, montrant la puissance et la résilience de l’éponymie, de même que l’importance des termes d’adresse pour les Inuit. Il faut lire le très beau texte qu’elle a rédigé avec Jarich Oosten sur le nom et l’identité chez les Inuit (Kublu et Oosten 1999). À l’époque, pour y travailler, Alexina Kublu s’était déplacée en Europe, visitant l’INALCO à Paris et le CNWS à Leiden, aux Pays-Bas. Kublu (« le pouce »), comme elle aimait se faire appeler, était catholique à l’instar de la plupart des membres de sa famille. Ancienne pensionnaire de l’école résidentielle de Chesterfield Inlet où elle a été momentanément éduquée par les soeurs grises, elle garde des souvenirs ambivalents de cette expérience loin des siens, ayant tout particulièrement ressenti de l’isolement (https://www.isuma.tv/testimony-isuma/alexina-kublu-testimony). En 2022, lors de la visite du pape François au Canada, ce dernier allumera la qulliq (la lampe à huile) de sa mère pour se souvenir de ce moment où la jeune femme vit partir ses enfants à l’école, 800 km plus au sud. Difficile de résumer une vie aussi dense que celle d’Alexina Kublu. Enseignante, traductrice, linguiste, juriste, ethnologue, elle a joué un rôle majeur dans de nombreux domaines et enseigné dans plusieurs communautés du Nunavut. Elle ne disposait que d’un baccalauréat en éducation mais ses connaissances et ses riches expériences en la matière valaient un doctorat. Kublu connaissait l’importance de préserver les langues et les traditions. À ses yeux, la seule façon de rendre hommage aux langues inuit était d’éviter la standardisation. Quant aux savoirs, préserver leur diversité assurait leur richesse. Kublu connaissait la logique des mythes dont il n’existe jamais une version canonique mais que de multiples variantes plus ou moins contrastées. Elle connaissait particulièrement bien le mythe de la femme de la mer, Uinigusumasuittuq, « celle qui ne voulait pas se marier », dont elle a recueilli et traduit elle-même plusieurs variantes, sans oublier l’histoire d’Aningagiik qui décrit en plusieurs épisodes les relations tumultueuses entre un frère et une soeur avant qu’ils ne deviennent le soleil et la lune (voir dans le volume 1 de la série Interviewing Inuit Elders, p. 151-191). Au début des années 1990, elle animait avec Susan Sammons le programme Langue et culture du Collège de l’Arctique du Nunavut, où elle avait la responsabilité des études inuit. Susan et Kublu formaient une équipe d’un dynamisme incroyable, toutes les deux installées à la « Old residence » où avaient lieu, à l’époque, les enseignements. Pour avoir participé à plusieurs cours à son invitation -il s’agissait de faire travailler avec des aînés et des jeunes Inuit dans une classe-, j’ai découvert sa personnalité exceptionnelle et son profond engagement à défendre les traditions des Inuit. De nombreux volumes ont pu être réalisés avec son aide et ses conseils (Gagnon, Kublu et Arnaqquq 2002 ; Laugrand, Oosten et …

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