Publié originalement en anglais en 2003, puis réédité en 2011, l’ouvrage maintes fois primé d’Annette Lareau, Unequal childhoods. Class, Race, and Family Life, est désormais disponible aux lecteurs francophones dans une version française intitulée Enfances inégales. Classe, race et vie de famille. S’il est encore d’actualité après 20 ans, c’est notamment parce que l’ouvrage brosse un portrait minutieux de la manière dont les inégalités de classe se construisent dès l’enfance et persistent à l’âge adulte. En s’inspirant des travaux du sociologue Pierre Bourdieu, Annette Lareau réussit à rendre visible les différences culturelles et structurelles qui se jouent au sein des familles des classes sociales différenciées afin d’ébranler le concept de méritocratie si chère à la société états-uniennes, mais duquel elle est très critique. À partir d’une étude ethnographique et longitudinale auprès de 12 familles états-uniennes, Annette Lareau a développé une compréhension fine de deux modèles de pratiques parentales différenciées selon la classe sociale et de leurs avantages et limites sur le devenir scolaire et social des enfants. Les parents de la classe moyenne privilégient un modèle de « mise en culture concertée » (concerted cultivation), où les adultes encadrent et interviennent dans la vie des enfants, incluant leurs loisirs. On souhaite développer leurs talents, tout comme leurs habiletés verbales (par exemple, l’argumentation et la négociation) et leur maîtrise des codes sociaux occidentaux (serrer la main, regarder les adultes dans les yeux, etc.). Il en résulte l’émergence d’un « sentiment de légitimité » chez ces enfants où ils gagnent en confiance face à leur individualité et leur place dans la société, notamment dans le monde du travail. Toutefois, ils s’ennuient plus facilement, car ils ne sont pas habitués à gérer leur temps libre, qui leur est rare avec tous les cours et activités auxquels ils sont inscrits. Cette parentalité s’avère intense pour les parents qui doivent y dédier beaucoup de temps et de ressources financières et humaines, mais elle épuise aussi les enfants et encourage l’individualisme. L’autrice montre clairement que les deux écoles primaires d’où provient l’échantillon valorisent ce type d’encadrement des enfants, peu importe leur classe sociale, ce qui contribue à avantager les familles des classes moyennes. Les parents de la classe populaire et ceux de milieux pauvres favorisent plutôt le modèle de la « réussite de la pousse naturelle » (accomplishment of natural growth), où les enfants bénéficient de beaucoup de temps libres et de moments de jeux entre eux, soustraient à la présence des adultes. Les adultes travaillent forts pour subvenir aux besoins de base de la famille et ils ne pensent pas important, ou n’ont pas le temps, de cultiver les talents de leur enfant. La frontière entre adultes et enfants est bien tranchée dans ce modèle, où la discipline se traduit par des directives claires et autoritaires. Les enfants développent un « sentiment de contraintes » face aux institutions, où ils apprennent à intérioriser les obligations et les injonctions normatives des milieux dans lesquels ils évoluent au lieu d’apprendre à les négocier ouvertement comme c’est le cas chez les enfants de la classe moyenne. Ce modèle est dévalorisé dans une société comme celle des États-Unis, où l’on valorise l’individualisme, l’optimisation du potentiel et la méritocratie. Toutefois, Annette Lareau réussit à montrer que ce modèle de pousse naturelle peut avoir de réels bienfaits pour les enfants et les parents, notamment en allouant une plus grande place au jeu libre, aux périodes de loisirs et à l’autonomie des enfants à décider comment s’amuser et passer le temps entre eux. Elle conclut même le livre en rappelant qu’il faut cesser la présomption de supériorité morale …
Parties annexes
Bibliographie
- Pagis, Julie, 2013. « Une ethnographie des socialisations enfantines ». Genèses, 93 (4) :176-183. https://www.researchgate.net/publication/311247178_Une_ethnographie_des_socialisations_enfantines

