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Book ReviewsComptes rendus de livres

Jean-Louis Georget, L’ethnologie nationale allemande. Autopsie d’une discipline, Villeneuve-d’Ascq : Presses universitaires du Septentrion, 2022, 389 pages[Notice]

  • Carlotta Santini

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  • Carlotta Santini
    Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et École normale supérieure (ENS)

L’ouvrage de Jean-Louis Georget retrace pour la première fois, avec intelligence et érudition, l’histoire du développement de la discipline de la Volkskunde. Il s’agit d’une branche de l’ethnologie allemande qui se distingue de la Völkerkunde en ce qu’elle porte son regard scientifique vers l’intérieur, soit vers la culture nationale allemande, plutôt que vers l’extérieur. Le tableau de l’histoire intellectuelle que nous propose Georget n’est pas une reconstruction irénique, mais une véritable tentative de rendre compte des « errements » d’une discipline peu formalisée depuis ses débuts, incertaine de ses racines théoriques et de ses outils herméneutiques, dont le parcours de développement et de stabilisation est marqué par différents niveaux d’ambiguïté. L’ambiguïté se manifeste tout d’abord dans le nom, Volkskunde, difficile à traduire dans des langues autres que l’allemand (souvent réduit à la définition tout aussi ambiguë d’étude du « folklore »), et dans le fait que la discipline subordonne ses critères de validité scientifique à ceux de son propre objet : la culture populaire, l’idée de peuple et, par extension, l’identité nationale allemande elle-même. Georget analyse avec compétence et sens critique les grands courants historiques et philosophiques qui ont fourni le cadre théorique de la discipline et lui ont permis de se distinguer au sein du vaste ensemble des « sciences humaines ». Les principes qui ont inspiré la Volkskunde sont un héritage direct de l’époque des Lumières allemandes. La tentative de définir des concepts vastes et insaisissables accompagne le développement de la discipline depuis ses débuts. Des concepts comme ceux de « culture » et de « peuple » (Volk) englobent toutes les manifestations artistiques et sociales, de la langue aux coutumes, en passant par les pratiques artisanales. La Volkskunde ambitionne aussi de maîtriser les projections verticales, difficilement sondables, du passé des traditions et des mythes du peuple allemand. Si l’objet de ce qui deviendra la Volkskunde est dès le départ défini de manière « fortement intuitive » (p. 65), Georget met en évidence les différentes instances – politiques plus encore que théoriques – qui ont guidé sa formation. Discipline étroitement liée dès son émergence aux sciences camérales, au droit, à l’économie politique et à l’administration territoriale, la Volkskunde ne se libérera jamais complètement de son rôle de science auxiliaire de l’État. Elle liera non seulement sa fortune, mais aussi son orientation et la définition de ses objectifs et critères scientifiques, à la politique mouvementée de l’Allemagne et au processus laborieux de constitution et de stabilisation d’une identité nationale allemande : de l’échec de la révolution démocratique de 1848 au tournant de la bataille de Sadowa (1866) qui consacre l’hégémonie prussienne dans la région germanophone, en passant par la guerre franco-prussienne (1870-71) jusqu’à la défaite politique et morale des deux Guerres mondiales. Le livre de Georget est une mine de références pour tous ceux qui s’intéressent à l’histoire de l’ethnologie allemande entre le XIXe et le XXe siècle. L’ampleur des réseaux intellectuels mobilisés par l’auteur dans sa reconstruction critique est vraiment impressionnante et peut sembler, à première vue, trop dispersée. Or, un travail de cette envergure n’aurait pas pu être réalisé autrement qu’en réunissant dans une reconstruction scientifique toutes les différentes écoles et courants, les figures individuelles d’érudits et les différents mouvements universitaires et non universitaires qui, au cours de plus d’un siècle, ont alimenté à divers titres le courant de la Volkskunde en y apportant des éléments théoriques et méthodologiques, souvent en conflit les uns avec les autres. L’auteur remonte loin dans le temps, au XVIIIe siècle, alors qu’il n’existait pas encore de nom pour définir les prémices de cette discipline. …