L’actualité récente fait grand bruit de la pénurie de personnel enseignant qualifié qui sévit ces dernières années. Tour à tour, les ministres de l’Éducation prônent alors, comme unique solution à la crise, un allégement de la formation universitaire pour garnir plus rapidement les classes de titulaires de brevets d’enseignement. Or, pour contrer une pénurie, les solutions miracles n’existent pas, car il s’agit d’un phénomène complexe. L’ouvrage collectif dirigé par Dupriez, Périsset et Tardif propose une analyse de ce phénomène en s’appuyant sur des recherches menées dans différents pays. Après une riche introduction qui campe solidement le sujet, l’ouvrage se divise en deux parties autour desquelles s’articulent sept chapitres. La partie 1 traite des pénuries de personnel enseignant à travers le prisme des marchés du travail nationaux de la Belgique francophone, du Québec, de Londres et du Brésil. Ainsi, dans le chapitre consacré au Québec, on apprend que la pénurie prendrait notamment racine dans les embauches massives de personnel enseignant réalisées dans la foulée du baby-boom de l’Après-guerre. Une fois permanentes, ces personnes ont occupé tous les postes quand le nombre d’élèves a chuté dans les années 1980, faisant en sorte que les finissants se sont alors butés à un marché du travail saturé à leur sortie de l’université. Par un effet de cascade, le personnel précaire a finalement obtenu les postes libérés par des retraites après plusieurs années de précarité, cantonnant à leur tour les novices contemporains à la précarité, qui persiste encore de nos jours, rendant le domaine moins attrayant. Au Brésil, la situation diffère et la pénurie trouve surtout son explication dans une analyse de la formation des maitres. En effet, les inscriptions dans les programmes sont en hausse, mais les abandons s’avèrent fréquents. Qui plus est, « une partie significative (environ 24 %) de celles et ceux qui terminent les cours de licence ne manifeste aucune intention claire d’exercer cette profession » (p. 91). La partie 2 se consacre à l’intérêt du prisme de l’expérience du métier pour traiter de l’intégration professionnelle du personnel enseignant en Suisse et en France. Ainsi, le chapitre sur la Suisse permet de réfléchir aux différentes parties prenantes impliquées dans la question de la pénurie d’enseignants. En effet, quelle est la responsabilité de l’employeur, du personnel enseignant en poste et des novices eux-mêmes ? Devant la complexité de la situation, une réflexion intégrant tous les groupes impliqués s’impose. Une instructive conclusion vient synthétiser les principaux constats tirés de ces analyses variées. Ainsi, un cumul de causes explique les pénuries dans l’enseignement, qu’il s’agisse de causes politiques (budgets alloués à l’éducation, imposition d’une gestion axée sur les résultats), sociales (valorisation de l’éducation, comportement des élèves, baisse d’inscriptions en formation initiale) ou encore en raison de la détérioration des conditions de travail observée dans tous les contextes étudiés. Ce qui s’apparente à un truisme s’avère une des idées phares de ce livre : poser un diagnostic de pénurie s’avère plus complexe qu’il n’y parait. En effet, « ce qui est souvent en jeu, c’est la construction d’un récit légitime autour de la pénurie et de ses causes » (p. 26). Si on prend le contexte québécois, le discours du gouvernement s’appuie sur le nombre de postes à combler et sur l’urgence d’agir pour régler ce problème au nom du bienêtre des enfants. En conséquence, il préconise une accélération de la formation afin de fournir le plus rapidement possible au système des adultes qui détiennent un brevet (pour reprendre l’expression du ministre qui vise de manière peu ambitieuse à ce qu’il y ait un adulte dans chaque classe) afin de pallier cette pénurie. Ce raisonnement …
Dupriez, V., Périsset, D. et Tardif, M. (2023). Les pénuries dans l’enseignement : marchés du travail, attractivité et expériences. Presses de l’Université Laval[Record]
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Frédéric Deschenaux
Université du Québec à Rimouski
