Le texte Des noms qui en disent long… de Nérée St-Amand fut publié en 2000 dans la revue Reflets. Dans ce texte, St-Amand explore le poids des mots utilisés dans le champ de l’intervention sociale. Pour ce faire, il s’appuie sur des concepts issus de la sociologie de la déviance et de la théorie de l’étiquetage. Non seulement la déviance est-elle le résultat d’un processus d’assignation d’un statut moral inférieur de la classe dominante sur les dominés, mais l’étiquette apposée au terme de ce processus est durable et amène les individus à adopter les caractéristiques de l’étiquette en question. Cela entraîne des conséquences délétères sur l’identité des personnes et sur leur statut social. Ce sont sur ces bases que St-Amand explore les implications de la nomenclature préconisée en intervention sociale. Dans la première partie du texte, St-Amand propose un survol de certains termes utilisés pour désigner trois groupes : les familles dites « chaotiques », les « mères étouffantes » et les personnes ayant un vécu psychiatrique. À travers ces trois figures de cas, St-Amand dénonce l’utilisation de termes diffamatoires et déshumanisants découlant de la psychanalyse, des théories systémiques et du modèle médical – trois modèles ayant façonné le développement du travail social et qui, selon St-Amand, ont progressivement remplacé la vision humaniste et structurelle du travail social incarnée par Jane Addams, une des pionnières de la discipline. Ces trois cadres ont en commun de négliger l’histoire sociale des individus, de léser ceux-ci dans leur dignité, d’apposer des stigmates durables et d’amener les gens à se sentir dépossédés de leur vécu et de toute agentivité. Ceux-ci risquent alors de se résigner, en quelque sorte, au statut qui leur est imposé. Plus de vingt ans après la publication de ce texte, considérer le poids des mots en intervention demeure pertinent dans le contexte néolibéral actuel. D’ailleurs, les transformations dans la nomenclature entourant la relation d’aide ont été abordées par d’autres auteurs, dont les observations rejoignent celles de St-Amand. Speed (2007) et Morin et Clément (2019) ont proposé des analyses de la nomenclature dans le champ de la santé mentale qui ne sont pas sans rappeler la posture de St-Amand, et qui nous permettent de comprendre les sous-entendus de certains mots que l’on ne conteste pas, ou que nous n’avons plus le temps de remettre en question une fois devenues praticiennes et praticiens dans le feu de l’action. Cette vision critique de la terminologie est d’ailleurs rattachée à un corpus d’écrits plus critiques du champ de la santé mentale. Notamment, dans les années récentes, il a été possible de témoigner de l’essor des Mad Studies, un champ d’études qui allie les savoirs expérientiels, militants et académiques dans le but de faire émerger un contre-discours (Beresford et Russo, 2021) à ce que Rimke (2016) appelle le psychocentrisme, soit la tendance à interpréter plusieurs aspects de la vie humaine avec la lunette psy. Ayant été aux premières loges de ce mouvement, et ayant contribué à fonder la revue Our Voice/Notre Voix (St-Amand et LeBlanc, 2019), Nérée se réjouirait de voir ce champ prendre de l’ampleur. La deuxième partie du texte amène l’auteur à proposer des pistes pour surmonter le caractère oppressant de la nomenclature utilisée en intervention. Pour St-Amand, cela implique de repenser à notre manière de conceptualiser la notion même d’aide. Il identifie plusieurs problèmes dans la manière traditionnelle de penser cette notion dans le contexte du travail social. Tout d’abord, les pratiques sont tellement diversifiées qu’il serait difficile d’arriver à un consensus. Ensuite, les discours professionnels ont tendance à évacuer toute analytique du savoir-pouvoir, ce qui fait persister la …
Appendices
Bibliographie
- Barnhart, M. (2018). Oppositional defiant disorder : The psy apparatuses and youth resistance. Journal of Progressive Human Services, 29(1), 6-27. https://doi.org/10.1080/10428232.2017.1394788
- Ben-Moshe, L. (2020). Decarcerating disability: Deinstitutionalization and prison abolition. University of Minnesota Press.
- Beresford, P. et Russo, J. (2021). The Routledge International Handbook of Mad Studies (1re éd.). Routledge. https://doi.org/10.4324/9780429465444
- Kelly, C. et Chapman, C. (2015). Adversarial allies: Care, harm, and resistance in the helping professions. Journal of Progressive Human Services, 26(1), 46‑66. https://doi.org/10.1080/10428232.2015.977377
- Lanteigne, I., Rivest, M.-P., Savoie, E. et Savoie, L. (2022). Teaching note—creating spaces of courage and hope: Cultivating the seeds of social justice. Journal of Social Work Education, 59(3), 893–899. https://doi.org/10.1080/10437797.2019635
- Morin, M.-H. et Clément, M. (2019). Le poids des mots dans le domaine de la santé mentale : Des repères pour une pratique réflexive en travail social. Dans C. Bergeron-Leclerc, M.-H. Morin, B. Dallaire et C. Cormier (dir.), La pratique du travail social en santé mentale (p. 33‑59). Presses de l’Université du Québec.
- Rimke, H. (2016). Introduction–Mental and emotional distress as a social justice issue: Beyond psychocentrism. Studies in Social Justice, 10(1), 4–17. https://doi.org/10.26522/ssj.v10i1.1407
- Speed, E. (2007). Discourses of consumption or consumed by discourse? A consideration of what “consumer” means to the service user. Journal of Mental Health, 16(3), 307–318.
- St-Amand, N. (2000). Des noms qui en disent long…. Reflets : Revue ontaroise d’intervention sociale et communautaire, 6(1), 36–63. https://doi.org/10.7202/026294ar
- St-Amand, N. et LeBlanc, E. (2019). Hors des institutions, proche des gens : fragilité, originalité, créativité… Stage non traditionnel en travail social. Reflets, 25(2), 152–154. https://doi.org/10.7202/1067049ar
