L’ouvrage « Lessons from Fort Apache : Beyond Language Endangerment and Maintenance » de l’anthropologue linguiste américaine M. Eleanor Nevins, publié en 2024, est la réédition d’un premier opus du même nom paru en 2013. Dans cet ouvrage, Nevins propose une analyse des dynamiques de revitalisation linguistique en milieu apache issue de recherches ethnographiques menées entre 1996 et 1999 au sein de la communauté de White Mountain en Arizona (anciennement connue sous le nom de Fort Apache). En s’appuyant sur son expérience de terrain, Nevins propose une réflexion importante, et d’une résonnance contemporaine forte, sur les réalités parfois conflictuelles des projets de documentation linguistique au sein des communautés autochtones (p. ex. : codification de la langue, production de textes, programmes linguistiques scolaires, etc.), ainsi que sur la place ambivalente du linguiste dans ce type de démarche, notamment sur les plans éthique et relationnel. Les notions de « langue en danger » (endangerment) et de « sauvegarde linguistique » (maintenance) occupent une place centrale dans l’ouvrage. La contribution du travail de Nevins consiste précisément à en proposer un « dépassement » théorique, en plaidant pour une approche de la revitalisation linguistique qui rompt avec le carcan traditionnel de la documentation et de la description des langues, et qui privilégie à la place des considérations plus matérialistes sur les finalités et les effets de tels projets en milieu autochtone. Cet objectif amène Nevins à s’intéresser à des questions plus larges de médiation sociale, d’idéologies linguistiques, ou de (re)définitions identitaires – lesquelles se manifestent aux frontières entre communautés autochtones, État et experts universitaires, et révèlent l’imbrication profonde entre les questions linguistiques et les questions sociales. Ces trois thèmes – frontière, idéologie, médiation – forment ainsi le fil rouge de son argumentaire, structuré autour d’un préambule, de huit chapitres théoriques et analytiques – le premier et le dernier faisant office d’introduction et de conclusion –, ainsi que de deux annexes. La première idée centrale de l’ouvrage de Nevins est qu’il existe un écart entre la manière qu’ont les linguistes allochtones de penser la langue apache – ou le concept de langue d’une manière générale –, et la manière qu’ont les locuteurs autochtones de concevoir celle-ci, en particulier les pratiques et savoirs qui lui sont associés. Cette idée de visions linguistiques en tension, popularisée en anthropologie linguistique à travers la notion d’ontologie langagière, se retrouve discutée dans les trois premiers chapitres de l’ouvrage, qui relatent les controverses communautaires autour de l’inclusion de la langue apache à l’école. En revenant sur l’apparent paradoxe du rejet local des programmes scolaires en langue apache qu’elle était chargée de développer avec les acteurs éducatifs de la communauté (chap. 2) – dans un contexte où régnait pourtant un consensus autour de la nécessité de sauvegarder la langue –, Nevins met en évidence que les ressources et programmes en langue autochtone produits par les linguistes se basent sur des idéologies, des modèles textuels et des manières d’apprendre héritées de la société allochtone qui, au niveau local, entrent en compétition avec les pratiques langagières réelles des locuteurs. Nevins avance ainsi que le rejet des programmes linguistiques à Fort Apache s’explique par un conflit fondamental entre deux visions de la langue – ou deux visions de ce que signifie « parler apache » : d’un côté, une idéologie scolaire et institutionnelle (nationaliste), basée sur un apprentissage du vocabulaire et de la grammaire déconnecté des contextes linguistiques de production, et de l’autre, une idéologie autochtone (familiale), basée sur une connaissance de la langue ancrée dans des activités culturelles, des formes relationnelles étendues, et dans l’idée « d’écoute …
Lessons from Fort Apache. Beyond Language Endangerment and Maintenance, M. Eleanor Nevins. New Edition, University of Nebraska Press, Lincoln, 2024, 282 p.[Record]
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Laurence Delpérié
Chercheuse postdoctorale (ATER), Université Rennes 2 (CELTIC-BLM), Université Grenoble Alpes (LIDILEM)

