Some features and content are currently unavailable today due to maintenance at our service provider. Status updates

Témoignages et autres contributions

Le festin de Bibitte[Record]

  • André Dudemaine

Cela s’annonce comme une biographie. Celle d’un singulier personnage : Belge de noble ascendance, amateur de chasse, aventurier impétueux, qui, allant vers l’Afrique et ses gros gibiers, bifurque inopinément vers le Canada et s’installe en pays innu, y prend femme, y bâtit gentilhommière, se frotte à l’élevage du renard nordique et se fait marchand de fourrures. « Il y a eu tellement de Blancs qui ont fait des films sur les “Indiens” que j’ai trouvé original que, pour une fois, ce soit une Innue qui raconte l’histoire d’un Européen », dira souvent Joséphine Bacon à propos de son film Tshishe Mishtikuashisht – Le petit grand Européen : Johan Beetz (https://www.onf.ca/film/tshishe_mishtikuashisht/). Du passage de son héros au Nitassinan (1897-1922), où il endossa les rôles de médecin, de chasseur, de marchand, d’entrepreneur, de père de famille nombreuse et d’éleveur, le film en effet évoque et narre l’aventure, et les traces qu’elle a laissées dans les mémoires et sur le territoire. Cependant, ruse de conteuse, le dispositif narratif fait allègrement diverger le film de son présupposé parcours monographique, classiquement documentaire. Dès les premières minutes, on s’élève bien haut, là où selon la formule hugolienne, l’histoire s’écoute aux portes de la légende, un travelling aérien nous situant déjà dans un vaste horizon, découvrant l’immensité de la forêt boréale, alors qu’une voix innue hors champs entame l’histoire du cueilleur trompé dont on ne saura pas le fin mot. Un père jaloux de son fils, après l’avoir amené à la cueillette des oeufs de goélands, le largue sur un ilot rocheux qui, par magie noire, dérivera vers le large emportant au loin son malheureux occupant. Le cadre mythique de ce qui va suivre est ainsi établi dans cette elliptique suspension du récit. Et puis bientôt, encore le conte, qui arrive à son heure, c’est-à-dire tard le soir : en bon papa, l’occupant actuel du Château des Tourelles, la demeure familiale où grandit Johan Beetz, narre à ses enfants, au moment de les mettre au lit, l’histoire extraordinaire du jeune noble dont l’ombre hante encore les lieux, et qui partit vers une Amérique de rêve. Le regard émerveillé des enfants, la singulière parenté entre la maison que Beetz construit au Canada et le château belge, la forêt domaniale, lieu des premières parties de chasse du héros, qui prélude à la découverte de la grande forêt nordique… Le film poursuit avec cette joviale narrativité dans le droit fil du merveilleux. Ce sera un film choral aux multiples récitants qui ont tous, peu ou prou, été en contact avec le grand homme à petite taille et à la moustache retroussée. Parmi les récitants, il y aura deux pôles principaux, en montage parallèle dans le film. Le premier, celui des Innuat qui se rassemblent pour une fête des aînés avec grand repas communautaire giboyeux qui sera l’occasion de retrouvailles émues et de remémoration des histoires du temps passés. Le second, celui des Blancs qui, dans la belle maison construite autrefois par l’entrepreneur belge au fond de la baie qui porte aujourd’hui son nom, vont évoquer autour de la grande table familiale sa figure tutélaire dans un repas présidé par le dernier survivant des onze enfants de Johan Beetz. Et là, le chef invité qui préparera le festin sera Philippe de Buck, celui-là même qui occupe aujourd’hui avec sa famille le Château des Tourelles. Ce film gravitera donc autour des plaisirs de bouche. Celui, gastronomique, de manger, celui, jouissif, de nommer, celui de rire à pleines dents. Lors de ces ripailles qui se préparent longuement, dans le chic d’une maison aristocratique ou dans la belle clarté du plein …