Ce numéro thématique vise à souligner et à valoriser la contribution de Joséphine Bacon aux études autochtones au Québec, au rapprochement entre les cultures par la poésie, ainsi qu’à une meilleure compréhension de la richesse et de la complexité de l’oralité et de la tradition orale dans le contexte actuel. Poète, écrivaine, professeure de langue, assistante de recherche, traductrice, interprète, aînée, mère et grand-mère innue originaire de la communauté de Pessamit, sur la Côte-Nord du Québec, Joséphine Bacon a accompagné de nombreux anthropologues dans leurs réflexions et leur documentation de la tradition orale innue. Ces dernières années, elle a parcouru les Amériques, l’Europe et l’Océanie afin de partager ses mots et ses vers, ses récits et ses histoires drôles, ses observations et ses émotions. Donnant voix à son territoire, Nutshimit, Joséphine Bacon est une femme intellectuellement libre et engagée qui a su valoriser et défendre la complexité des manières innues de concevoir le monde et de vivre le territoire. Sa rencontre avec des anthropologues québécois a été déterminante. Son travail en tant qu’assistante de recherche, traductrice et interprète aux côtés de Sylvie Vincent et de Rémi Savard lui a permis de (re)découvrir la richesse et la complexité des récits des aînés innus. Au fil des lectures des entrevues réalisées par les chercheurs, elle s’est réapproprié sa langue maternelle, et l’a enseignée à de nombreuses reprises au niveau postsecondaire, à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), à l’Université de Montréal ainsi qu’au collège des Premières Nations Kiuna. Elle l’utilise aujourd’hui sans détour dans ses recueils de poèmes. Bâtons à message / Tshissinuatshitakana (Bacon 2009) est sans doute celui qui résume le mieux l’hommage que nous voulons rendre ici à la voix et au parcours de cette femme innue : La parole est, dans ce numéro, examinée sous l’angle particulier de son rapport avec l’écrit. Il n’est pas de notre intention d’opposer écriture et oralité. Même si, à l’instar de Rémi Savard, nous pouvons qualifier l’écriture de « langage sans voix » (2004 : 23), nous proposons une lecture des rapports entre écriture et oralité en matière de continuités, de transformations, d’innovations et de créativité. Il ne s’agit pas non plus de faire le jeu d’une autre opposition, celle du passé et du présent. Comme le souligne encore Vincent, la tradition orale est « un ensemble d’oeuvres par lesquelles une société réfléchit sur son passé et son présent, découpe et classe le réel, donc, une forme de connaissance, un réservoir d’ethnosciences parmi lesquelles figure l’ethnohistoire ». (Vincent 1982 : 7). Le rapport à la mémoire est certes incontournable lorsque vient le temps de mieux saisir la pertinence actuelle de la tradition orale. Mais cette mémoire orale peut également être mise au service de l’espoir, d’images souhaits formulées dans certains textes pour représenter les univers possibles d’un futur imaginé (Hébert 2005 ; Jérôme, Levac et Quitich-Dubé 2024 ; Jean 2021). À travers des articles scientifiques, mais aussi des entrevues et des témoignages présentés dans la deuxième partie de ce numéro, nous désirons souligner un parcours et une contribution exceptionnels, aux retombées marquantes dans plusieurs domaines de la société, à commencer par la transmission des grands récits innus de création du monde, les Atanukana. Récits historiques véhiculant de nombreuses connaissances liées au territoire, à la gestion des ressources, à l’apparition des animaux, aux propriétés de certaines plantes, au rôle des héros culturels, aux relations entre humains et non-humains ou encore à l’écologie (Mailhot et Vincent 1980, Vincent 1982 ; Savard 1977), les récits de création du monde sont considérés comme des savoirs scientifiques susceptibles de mieux comprendre, mais aussi d’anticiper certains …
Appendices
Références
- Bacon, Joséphine. 2009. Bâtons à message / Tshissinuatshitakana. Montréal : Mémoire d’encrier.
- Cruikshank, Julie. 1994. « Oral Tradition and Oral History: Reviewing some Issues ». Canadian Historical Review 75(3) : 403-418. https://muse.jhu.edu/article/574633.
- Cruikshank, Julie. 2001. « Glaciers and climate change: perspectives from oral tradition ». Arctic 54(4) : 377-393. https://doi.org/10.14430/arctic795.
- Hébert, Martin. 2005. « L’espérance politique et économique chez les jeunes Tzeltals et Tlapanèques du Mexique ». Recherches amérindiennes au Québec 35(3) : 39-47. https://doi.org/10.7202/1081919ar.
- Jean, Michel, dir. 2021. Wapke. Montréal : Stanké.
- Jérôme, Laurent, Étienne Levac et Anthony Quitich-Dubé. 2024. « Projets et stratégies d’éducation par et pour les jeunes Atikamekw Nehirowisiwok : le territoire comme source d’espérance et de fierté ». Dans Les jeunesses autochtones au Québec : décolonisation, fierté et engagement. Sous la direction de Natasha Blanchet-Cohen et Véronique Picard, 140-166. Coll. « Mondes Autochtones ». Québec : Presses de l’Université Laval.
- Mailhot, José et Sylvie Vincent. 1980 : Le discours montagnais sur le territoire. Rapport soumis au Conseil Attikamek-Montagnais, Village-des-Hurons.
- Morantz, Toby. 2002. « Lire la tradition orale, écrire l’histoire crie ». Anthropologie et sociétés 26(2-3) : 23-43.
- Preston, Richard J. 2002. Cree Narrative. Expressing the Personal Meaning of Events. Montréal et Kingston : McGill-Queen’s University Press.
- Savard, Rémi. 1977. Le rire précolombien dans le Québec d’aujourd’hui. Montréal : L’Hexagone.
- Savard, Rémi. 2004. La forêt vive. Récits fondateurs du peuple innu. Montréal : Boréal.
- Vincent, Sylvie. 1982. « La tradition orale montagnaise. Comment l’interroger ? » Cahiers de Clio 70 : 5-26.
- Vincent, Sylvie. 2013. « La tradition orale : une autre façon de concevoir le passé ». Dans Les Autochtones et le Québec : des premiers contacts au Plan Nord. Sous la direction d’Alain Beaulieu, Stéphan Gervais et Martin Papillon, 75-92. Montréal : Presses de l’Université de Montréal.

