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Comptes rendus

Autochtonies en terrain miné : formation et fragmentation des Diaguita dans le Chili néolibéralisé, Anahy Gajardo. MētisPresses, Genève, 2024, 317 p.[Record]

  • Vincent Blondeau

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  • Vincent Blondeau
    Département d’anthropologie, Université de Montréal

Avec cette monographie, l’anthropologue Anahy Gajardo se consacre à la contextualisation et à l’analyse de la (ré)émergence de l’ethnie Diaguita de la région de l’Atacama au nord du Chili, un processus entamé au tournant des années 2000 dans la foulée du projet minier de Pascua Lama. Riche de quinze années d’enquête de terrain, le récit que propose Gajardo est celui de la rencontre des politiques néolibérales avec la reconnaissance croissante, quoique partielle, des droits des communautés autochtones en Amérique latine comme à l’international. L’autrice est enseignante-chercheuse affiliée à l’Institut d’ethnologie de l’Université de Neuchâtel, où elle a réalisé la thèse doctorale dont est tiré Autochtonies en terrain miné. Le livre est publié chez MētisPresses, un éditeur suisse spécialisé en littérature, en arts et en sciences sociales. Jusqu’à récemment, l’extinction des Diaguita (un ethnonyme attribué par les archéologues aux sociétés précolombiennes du nord semi-aride du Chili) entre le xvie et le xviie siècles, sous les coups de la guerre et de la maladie, conjugués à l’assimilation forcée au temps du régime espagnol, faisait consensus dans l’historiographie nationale. Les frontières ethniques, de plus en plus fragilisées, avaient cédé la place au terme générique et injurieux d’Indio, ensuite abandonné par l’administration chilienne après l’Indépendance sans pour autant effacer les stigmates rattachés à l’indianité. D’autre part, depuis plus d’un siècle, la langue diaguita, le kakán, dont il ne subsiste aucun locuteur ni trace écrite, était considérée comme éteinte. Lorsque Gajardo entame sa recherche en 2006, l’identification à l’ethnie diaguita était marginale, si ce n’est abstraite pour les paysans peuplant les hauteurs de la vallée del Tránsito, voie d’accès à la haute montagne et aux gisements miniers. Pourtant, à peine deux décennies plus tard, les Diaguita figurent au troisième rang des peuples autochtones du pays, ce qui amène l’anthropologue à mobiliser et à actualiser, à la suite de latino-américanistes (Bartolomé 2003 ; Morin 2006 ; Robin Azevedo et Salazar-Soler 2009), la notion d’« ethnogénèse » pour rendre compte des dynamiques culturelles à l’oeuvre dans la région. L’ouvrage est basé sur une enquête « longitudinale » composée de plusieurs séjours de recherche entre 2006 et 2022 dans la partie haute de la province de Huasco, que Gajardo désigne comme l’« épicentre » de la renaissance des Diaguita. Elle décrit la région comme étant essentiellement rurale et montagneuse, souvent hostile, où la monoculture intensive du raisin côtoie l’agriculture de subsistance dans les vallées del Carmen et del Tránsito. C’est en remontant la seconde que l’on rencontre les « plus indiens » des Huascoaltinos, des éleveurs de caprins vivant dans un plus grand isolement, pratiquant pour certains la transhumance et desquels les habitants « du bas » cherchent à se distancier. C’est donc dire que le Huasco Alto est un espace social hétérogène, de telle sorte que tous ne voient pas du même oeil l’arrivée de la multinationale Barrick Gold dans les années 1990. La mine de Pascua Lama (en opération entre 2001 et 2021) sera le moteur de la résurgence des Diaguita, par la campagne d’opposition qu’elle entraînera, menée sous le signe de l’autochtonie, mais aussi à travers les programmes de développement qui seront mis en place par Barrick. Gajardo situe sa recherche à l’intersection de trois débats socioanthropologiques : Premièrement, en résonance avec les travaux de Hale (2006) et de Boccara (2011), il s’agit d’examiner « les effets concrets des politiques multiculturalistes et néolibérales sur la formation de l’autochtonie et la manière d’incarner cette forme d’ethnicité par les sujets » (p. 32). Dans les années 1990, au sortir de la dictature, le Chili a adopté différentes réformes, certes incomplètes. qui célébraient …

Appendices