Les victimes avaient droit de toucher jusqu’à 12 000 $ pour l’aspect thérapeutique, en plus des compensations. Avec ça, les gens pouvaient prendre quelqu’un qui les emmène sur le territoire, un guérisseur de type traditionnel, avoir recours à des services psychologiques, mais dans certains endroits, il n’y en a pas. De mon côté, je leur demandais de faire un petit arbre généalogique, partir des grands-parents pour aller jusqu’à eux, d’inscrire aussi leurs enfants. Parce que j’ai compris assez vite que ça faisait plusieurs fois qu’ils racontaient leur histoire. J’ai aidé des gens. Ce n’est pas moi qui le dis ! Ils m’ont écrit que les petites heures passées avec moi les avaient aidés. Mais par le fait que je faisais faire l’arbre généalogique, j’avais accès à de l’information plus profonde sur leur histoire familiale et les différents traumatismes qui affectent chacun. Alors, je me suis aperçu que tout était tissé serré, tout était relié. J’étais le seul employé autochtone. Les avocats adverses utilisaient l’argument que j’étais biaisé, que j’aimais ces personnes-là parce que j’avais la même culture. C’est curieux quand même ! J’aurais pu leur dire à eux aussi qu’ils étaient biaisés, qu’ils aimaient les prêtres ! Pour les ecclésiastiques, une fois que tu t’es confessé, tout est correct. Tu n’as pas besoin de réparer. On ne pense pas à la victime. Les autorités religieuses, ce qu’elles faisaient, c’est qu’elles changeaient de paroisse les prêtres accusés. Mais ils recommençaient, ailleurs. Ces individus se connaissaient. Ils se protégeaient. Ils se confessaient entre eux. Alors, c’est pour ça que les communautés autochtones ont insisté pour que le pape vienne en personne pour faire les excuses, pour que cela ne se fasse pas du Vatican urbi et orbi ou que cela soit réglé de façon « pensée magique ». Je me suis aperçu que les victimes avaient à vivre plusieurs deuils. Celui de leur culture, de leur langue, de leur famille. Le deuil de ne pas savoir chasser. Le deuil d’être perdant tant du côté de sa propre culture que du côté québécois. Et la perte de confiance dans l’Église même si les gens sont restés croyants. Comprends-tu ce que je veux dire ? Il faut qu’ils réconcilient ces paradoxes-là. Ce qui m’a frappé, c’est que la réconciliation débutait quand les victimes commençaient à comprendre que le perpétrateur est peut-être plus en mal que la victime, quand ils commençaient à comprendre que cette personne a une histoire et qu’elle a peut-être été abusée elle-même. Alors, les victimes se décentrent de leurs propres problèmes et décident d’aller de l’avant. Un autre élément qui me paraît important, c’est ce que j’appelle l’accord espace-temps. On n’est pas juste dans le petit espace du trauma. L’espace et le temps s’agrandissent. La personne se rend compte progressivement qu’elle s’autodétruit. Elle réconcilie le passé, le futur, dans le moment présent. La vie revient. Puis elle s’épanouit de plus en plus, sans oublier. Mais elle pardonne. Il y a des gens qui ont fait des pèlerinages intérieurs, il y en a qui sont allés en territoire, il y en a qui retournent aux sources pour retrouver leur culture, il y en qui entrent dans les Alcooliques Anonymes, il y en a qui font leur propre autothérapie. Il y a des gens qui décident de retourner aux études chez les gens qui ont été traumatisés. Et ils vont par leur propre boussole interne. C’est avec ça qu’ils réussissent à se réconcilier avec l’extérieur. À un moment donné, ils se réconcilient et acceptent que ça fait partie de la vie. Dans les cours de psychologie que j’ai donnés à l’UQAC, il y …
Discussion entre Jacques Kurtness et Caroline Hervé[Record]
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Jacques Kurtness, Ph.D.
Psychologue interculturelCaroline Hervé, Ph.D.
Département d’anthropologie, Université Laval

