L’ouvrage de Rawad El Skaf nous plonge dans le monde des expériences de pensée en physique, un sujet qui intéresse, me semble-t-il, tout philosophe curieux de cette discipline. Associées aux plus grands noms de la physique, ces expériences imaginaires ont en effet marqué l’histoire des sciences : la tour de Pise de Galilée, la boîte à photon d’Einstein, ou encore le démon de Maxwell. Pourtant, aucun ouvrage en français n’existait encore, à ma connaissance, sur ce sujet. Avec La physique dans un fauteuil ? Pouvoir et limites des expériences de pensée, l’auteur propose une analyse fine, claire et dense de ce sujet, en s’appuyant sur une dizaine d’expériences de pensée tirées des différents domaines de la physique. En refermant ce livre d’une rare qualité, le lecteur en aura beaucoup appris sur ces expérimentations mentales, tant du point de vue philosophique qu’historique, et se sentira mieux armé face au problème soulevé par Kuhn, celui de savoir comment il est possible d’acquérir de nouvelles connaissances sur la nature sans la consulter. Le livre se divise en deux parties. La première présente le débat épistémologique entre les deux principaux protagonistes contemporains du sujet, James Robert Brown, partisan d’une approche platonicienne, et John D. Norton, partisan d’une approche empiriste. Pour le premier, certaines expériences de pensée peuvent nous faire connaître de nouvelles lois de la nature de manière a priori. Pour le second, les expériences de pensée ne sont que des arguments déguisés. Rawad El Skaf analyse ce débat structurant en philosophie des sciences à partir de l’expérience de pensée de la tour de Pise, dont il étudie les aspects historiques et philosophiques. Dans la deuxième partie de son livre, l’auteur développe sa propre conception philosophique des expériences de pensée. Il défend la thèse selon laquelle « les expériences de pensée en physique révèlent et résolvent une incohérence » (p. 83 et passim). Cette nouvelle approche des expériences de pensée conduit l’auteur à clarifier trois dimensions des expériences de pensée : leur fonction épistémique, leur contenu et leur forme. En suivant la structure du livre, je commencerai par revenir sur l’analyse que l’auteur propose de l’expérience de pensée de la tour de Pise, avant de m’intéresser à sa conception philosophique originale. La première partie de l’ouvrage est consacrée aux travaux de Galilée, que l’auteur analyse pour mieux arbitrer le débat entre Brown et Norton. Si l’expérience de pensée de la tour de Pise est l’une des plus importantes de l’histoire des sciences, la littérature philosophique l’a souvent mésinterprétée. Pour Brown, par exemple, « Galilée a montré que tousles corps tombent à la même vitesse avec une expérience de pensée brillante ». Cette affirmation n’est pourtant pas correcte comme le montre Rawad El Skaf en analysant attentivement les textes de Galilée et les travaux d’historiens des sciences. L’expérience de pensée de la tour de Pise porte sur des corps de même matière ou de même espèce (par exemple deux pierres) et non sur tous les corps. Rectifier ce point ne relève pas simplement d’une analyse historique rigoureuse, mais s’avère décisif pour évaluer la thèse philosophique de Brown. Rappelons tout d’abord l’expérience de pensée en question. Galilée cherche à réfuter la physique aristotélicienne d’après laquelle la vitesse des corps en chute libre est proportionnelle à leur poids. Galilée imagine alors « deux mobiles de la même espèce, a le plus grand, et b le plus petit ». D’après la théorie d’Aristote, le mobile a se déplace plus rapidement que b. Si, maintenant, on attache le mobile a à b, l’ensemble se déplacera plus lentement que a seul, car b …
Rawad El Skaf, La physique dans un fauteuil ? Pouvoir et limites des expériences de pensée, Paris : Éditions Matériologiques, collection « Sciences & philosophie », préface d’Anouk Barberousse, 2023, 184 pages[Record]
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Vincent Ardourel
Institut d’Histoire et de Philosophie des Sciences et des Techniques CNRS
Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

