Dans son ouvrage L’esprit en héritage, Françoise Parot soutient que la psychologie scientifique est aujourd’hui encore « hantée » par l’esprit, une substance existant sur un mode ontologique différent de celui du corps, capable d’interagir avec celui-ci, voire relevant d’un monde invisible déterminant causalement le monde visible. La psychologie est, selon les termes de l’autrice, la « science des conduites humaines », et « se doit d’expliquer celles-ci, de les décrire de plus en plus finement, de faire des hypothèses sur les mécanismes qui règlent leur fonctionnement et, in fine, d’établir des lois, si possible des lois causales » (p. 5). Or dans les explications qu’elle donne aujourd’hui se trouvent encore nombre d’« entités non physiques, « psychologiques », qu’elle mobilise (comme la volonté, le chagrin, l’intention, etc.) dont elle fait l’hypothèse qu’elles existent et expliquent ce qui est observé » (p. 6). Ces notions véhiculent, selon F. P., la conception dualiste d’un esprit immatériel qui cause le comportement, incompatible avec la clôture du monde physique. La psychologie devrait donc ramener peu à peu ces entités non physiques à des entités physiques : les processus cérébraux et plus largement biologiques. Mais l’autrice constate que la psychologie peine à opérer cette réduction et soutient que c’est parce qu’elle a reçu l’esprit en héritage, restant soumise à une obligation de « perpétuer la vie » de ce concept (p. 24). Par une critique historicisée du concept d’esprit, elle veut favoriser l’avènement d’une « psychologie matérialiste » à pleine maturité scientifique, ce qui, paradoxalement, passera par sa réduction aux neurosciences qu’elle appelle de ses vœux dans la conclusion. L’héritage de l’esprit est, selon F. P., celui d’une croyance en une « partition du monde en une nature et une supranature » (p. 18), en « un monde invisible qui serait notre source et notre destin après la mort sur lequel on peut acquérir des savoirs » (p. 21). Aujourd’hui encore, « c’est le refus incorporé de l’idée de l’existence d’un monde seulement matériel, le refus viscéral d’une mort définitive, qui maintient le souffle du concept d’esprit dans notre monde » (p. 24), et ce via la psychologie. Car, lorsque celle-ci s’institutionnalise à la fin du xixe siècle avec la création de laboratoires de recherche expérimentale visant à obtenir des données objectives, elle naît « comme discipline destinée à conférer une place à l’étude scientifique des rapports entre esprit et corps » (p. 21). En conséquence, « depuis, elle porte la charge d’expliquer en général la nature des rapports entre le corps et l’esprit comme si l’existence de l’esprit était incontournable » (p. 6). C’est pourquoi la psychologie « officielle », à l’origine « psycho-philosophie des facultés », puis psychologie des « fonctions », et enfin, au xxe siècle, psychophysiologie, psychanalyse ou cognitivisme, n’a pas réussi à se défaire des entités non physiques, immatérielles, présentes dans ses explications — écartées un temps par le béhaviorisme — et, avec elles, de la croyance dualiste à l’esprit. L’autrice entreprend de « retracer la construction lente, dans le monde occidental, de la thèse de l’existence d’un esprit séparé de la matière physique » (p. 18), et de montrer que la psychologie en a hérité. Elle présente cette historicisation d’un « trait de notre « mentalité » (p. 24) comme « une traque historique portant sur les représentations de l’esprit » (p. 24) et visant à éclairer les problèmes épistémologiques et ontologiques de la psychologie contemporaine. Cette traque remonte à la Grèce antique : F. P. y trouve l’origine de la croyance en un principe individuel doublant le corps et se séparant de lui. …
Françoise Parot, L’esprit en héritage. D’où vient l’esprit qui hante la psychologie ?, Paris : Éditions Matériologiques, 2022, 252 pages[Record]
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Élodie Boissard
Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne CNRS IHPST

