Cet ouvrage est un livre considérable, c’est-à-dire que je conseille à toute personne désireuse de travailler l’épistémologie et l’histoire des sciences de le prendre en considération. Il est d’une grande richesse, soigneusement informé, souvent détaillé et présente la production scientifique comme elle est en effet, un domaine où la controverse est normale, nécessaire et constitue une des conditions du progrès des sciences. Il traite de tant d’aspects de cette longue histoire qu’il ne m’a pas paru possible d’en faire un résumé. Une riche table des matières, une bibliographie et un index fournis permettent au lecteur de circuler dans les chapitres et les sous-chapitres. Mes remarques seront comme une promenade dans ce grand et gros livre. Je le dis dès l’abord, nombreuses sont les thèses ou opinions des auteurs que je ne partage pas, ainsi de l’attribution à Galilée du principe d’inertie, l’absence de discussion ou de mise en cause de la notion de physique mathématique, la trop faible place reconnue à Descartes dans la création du nouvel univers, et quelques autres. Voici de bons et riches sujets de controverse. Mais le plus important n’est pas là, car, en ces matières, mieux vaut un bon texte avec lequel on est en désaccord qu’un mauvais dont on partage les conclusions. Le premier donne à penser, le second dévalue une juste thèse. Les auteurs donnent une grande place à la suggestion d’Alexandre Kojève sur l’origine chrétienne de la science moderne. Ils en font du petit bois, systématiquement, en détail et sans remède. Ils ont raison à mon avis et il est vrai que cette thèse n’a pas même la valeur d’une fable. Ils examinent les douze raisons brandies en faveur de cette proposition et consacrent un très grand nombre de pages à réfuter cette supposée origine chrétienne qui n’existe pas. Un trop grand nombre de pages sans doute, en négligeant peut-être une question assez proche mais différente : celle qui demande à comprendre les relations riches et complexes du christianisme (mais aussi de l’Islam) avec les sciences. Elles ne sont pas toujours d’opposition, d’hostilité, et bien entendu, pas toujours, pas souvent, d’harmonie et de collaboration. Ne négligeons pas que les intellectuels croyants proposent toute la palette des interprétations et des révélations que l’on peut imaginer, depuis la consubstantialité de la théologie et de la rationalité scientifique jusqu’à l’absolue et diabolique opposition de l’une à l’autre. On pourra citer sans fin tel ou tel, de Galilée à sainte Thérèse, ou des saint-simoniens jusqu’à De Hauranne. Un des seuls penseurs de première importance dont la création scientifique est dépendante de la doctrine théologique est René Descartes. Observons au passage que c’est précisément sa conception théologique de l’infini qui le conduit à l’échec dans le projet de mathématiser la philosophie naturelle. Les auteurs écrivent qu’il n’y aurait aucune généalogie crédible de ce principe fondamental (le principe d’inertie). Que faire alors de la dérivation dudit principe, de sa première énonciation claire et distincte par Descartes, à partir de l’immutabilité divine dans la seconde partie des Principes de la philosophie ? On pourrait aussi mentionner le baroque concept de sensorium dei newtonien comme une fameuse contribution divine à la constitution de la physique moderne. Duhem a bien clairement indiqué que sa Physique de croyant est une physique « faite par un physicien qui — par ailleurs — se trouve être croyant ». On est aussi interpellé par la distance considérable entre la religion de l’incarnation et son « effet » sur la maîtrise de l’infini par la pensée et l’activité humaine. Pourquoi lui faut-il dix-sept siècles avant de faire ses effets ? Le Chapitre III annonce …
Jean-Pierre Castel et Jean-Claude Simard, La mathématisation du temps : de la science hellénistique à la science moderne, Québec/Paris : Presses de l’Université Laval/Vrin, collection « Zêtêsis », 2024, 551 pages[Record]
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Vincent Jullien
Nantes Université

