Entre la phénoménologie et le politique, le pacte n’est pas conclu, le rapprochement n’est pas décidé. Le politique, faut-il dire, et non pas la politique, car ce n’est pas l’institution des tendances sociales comme telle que la phénoménologie vise à atteindre à travers ses élaborations, mais la genèse de leur mouvement dans les soubassements obscurs de la socialité, là où se décident les premières orientations à prendre, avec leurs horizons de rassemblement et de dissociation possibles. Cependant, le politique ne saurait se réduire à quelque chose de purement possible ni de seulement potentiel — il a sa propre réalité, ou du moins sa propre efficacité, qui travaille notre expérience souvent à notre insu. Comment articuler dès lors une description phénoménologique de cette efficacité qui est la sienne ? Quelle en est la part de phénoménalité dont nous pouvons attester, pour pouvoir ensuite la remettre en question et l’analyser ? Qu’est-ce qui, en lui, nous apparaît, à nous qui cherchons à suivre les mouvements du phénoménologique dans les profondeurs de ce qui est institué ? Qu’est-ce qui, du politique, disparaît également à perte de vue, contrariant les efforts déployés pour le saisir et en faire quelque chose qui ait du sens pour nous ? Le livre de Jean-François Perrier, La pensée politique de Marc Richir. Phénoménologie et anarchie (2023) permet d’explorer ces questions, en consacrant des analyses passionnantes à la dimension politique de la phénoménologie de Marc Richir, telle qu’elle se fait jour depuis ses premières contributions à la revue Textures. Dans ce qui suit, je vais tenter de suivre quelques lignes des vastes analyses proposées par l’ouvrage de Jean-François Perrier, en articulant des questions qui ont pour but d’en prolonger les découvertes critiques et d’en exposer la richesse thématique. Je vais commencer par une question générale, pour en venir ensuite à des questions plus spécifiques qui interrogent le cadre de la phénoménologie richirienne elle-même. S’il est vrai que le politique se révèle dans le risque pris chaque fois que quelque chose est effectué, car c’est dans la réalisation que le pire peut toujours arriver (p. 23), faudrait-il réduire sa portée émancipatrice — voire révolutionnaire — à nos efforts renouvelés d’éviter le pire ? Le problème d’une telle position n’est pas seulement lié aux frustrations qu’elle engendre — frustration de ne pas pouvoir se retrouver dans une institution sociale qui nous corresponde, de ne pas pouvoir répondre de manière créative aux défis du présent, de nous sentir également trahis par des institutions qui sont censées représenter nos aspirations et nos besoins —, mais aussi aux risques d’une « politique du ressentiment », qui semble avoir envahi, pour le définir, le paradigme socioaffectif de notre temps. C’est en effet mues par des rancunes et des mécontentements longtemps couvés, plus ou moins explicites, que des directions politiques se dessinent, qui attaquent les piliers des démocraties occidentales, en remettant en question leur présupposés et leurs idéaux fondateurs. Entre l’expérience vécue qui se heurte à ses propres contradictions et son institution politique, un écart se creuse, en effet, dont il n’est pas facile de rendre compte, existentiellement et philosophiquement. Dans son ouvrage, Jean-François Perrier consacre de belles réflexions à la crise de la démocratie, mettant en avant un décalage entre le symbolique et le phénoménologique. S’il est vrai que « la démocratie serait plus à même de maintenir l’écart entre le phénoménologique et le symbolique, notamment en intégrant en son sein le conflit » (p. 21), la question de la fonction de cet écart dans nos cultures politiques doit être posée à nouveau. Sur le plan de la philosophie de l’action, la « logique …
La contingence du sens[Record]
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Délia Popa
Villanova University (États-Unis)

