Éphémères par définition, les arts vivants laissent pourtant des « traces » qui marquent leur passage et qui, sans permettre la reconstitution d’un spectacle, témoignent de ce qui a été, de ce qui s’est fait, de ce qui n’est plus, mais dont le potentiel demeure évident. Dans le cadre d’un colloque qui s’est déroulé à l’Université d’Ottawa du 8 au 10 juin 2023, organisé conjointement par la Société québécoise d’études théâtrales (SQET) et le Centre de recherche sur la francophonie canadienne (CRCCF), des chercheur·euses et des praticien·nes ont voulu explorer ces traces de l’écologie des arts vivants en interrogeant leur nature, leurs formes, leur production, leurs fonctions, leur réception et leur utilisation, ainsi que leur gestion et leur conservation. Comme le rappelle Alexandre Serres, À partir des réflexions que Paul Ricoeur, Carlo Ginzburg et Jacques Derrida ont consacrées à cette notion, Alexandre Serres identifie quatre grandes acceptions du terme, qui ne s’excluent pas mutuellement et qui peuvent « donner lieu à autant de problématiques spécifiques » (idem) : Sous la loupe des chercheur·euses, les traces deviennent des données, des éléments de base de l’interprétation, des résultats d’observations ou d’expériences scientifiques. Traitées par l’ordinateur afin de les rendre manipulables, les traces se voient fragmentées en unités d’information et codées en format numérique (Bardiot, 2021 : 57). Les données seraient donc le devenir interprétatif des traces, elles-mêmes de l’ordre du double, complexifiant ainsi le rapport à la représentation. Les contributions qui forment ce dossier s’inscrivent, à des degrés divers, dans l’une ou l’autre de ces différentes approches de la notion de trace. Elles interrogent entre autres les rapports entre trace et histoire, la trace étant « à la connaissance historique ce que l’observation directe ou instrumentale est aux sciences de la nature » (Ricoeur, 2000 : 214). Ainsi, l’article de Johanne Melançon se penche sur les enjeux relatifs à la documentation et à l’analyse d’un processus de création théâtrale à partir du projet de constitution du dossier génétique de la création collective Moé j’viens du Nord, ‘stie (1971), spectacle marquant dans l’histoire du théâtre franco-ontarien, à l’occasion du cinquantième anniversaire de celui-ci, en 2021. Les traces de l’écriture et de la production de ce spectacle étant peu nombreuses dans les archives institutionnelles, Melançon a élaboré une méthodologie particulière afin de constituer – ou de reconstituer – cette création collective et le projet de happening qui l’a précédée : la consultation d’archives privées et de participant·es témoins de la création, ainsi que la fabrication de documents apposés au dossier génétique à la suite de ces entretiens. Tout comme la reconstitution de ces archives « fabriquées » (Denizot, 2014), deux expositions – une in situ et l’autre virtuelle – menées par la chercheuse ont permis de mettre en valeur des traces retrouvées auprès des témoins de l’époque. La problématique de la rareté des traces laissées par les arts vivants est également traitée dans l’article de Roxanne Martin, intitulé « Entre entreposage, exposition et réutilisation : comment conserver des traces du costume de scène? ». Si le costume théâtral, en tant qu’objet patrimonial, artéfact et indice se révèle signe d’un spectacle passé et trace de sa mémoire (Sevin-Doering, 1999), sa conservation pose toutefois de nombreux défis, en raison de sa nature pérenne et fragile qui fait en sorte que peu de costumes survivent au passage du temps. Le recours à des documents d’archives – tels les esquisses, les maquettes et les photographies, quand elles existent, ou les critiques et comptes rendus de spectacles – ou encore à des entretiens avec des concepteur·trices (François Barbeau étant donné en exemple par l’autrice) permet du moins …
Appendices
Bibliographie
- BARDIOT, Clarisse (2021), Arts de la scène et humanités numériques : des traces aux données, Londres, ISTE Editions, « Sciences, société et nouvelles technologies ».
- BLOCH, Marc (1974 [1949]), Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien, Paris, Armand Colin.
- CENTRE NATIONAL DE RESSOURCES TEXTUELLES ET LEXICALES (s.d.), « Engramme », www.cnrtl.fr/definition/engrammes
- CÔTÉ, Véronique et Martine B. CÔTÉ (2021), Faire corps : guerre et paix autour de la prostitution en tant que fatalité, Montréal, Atelier 10, « Documents ».
- DENIZOT, Marion (2014), « L’engouement pour les archives du spectacle vivant », Écrire l’histoire, nos 13-14, p. 88-101.
- GINZBURG, Carlo (2010 [1979]), « Traces : racines d’un paradigme indiciaire », dans Mythes, emblèmes, traces : morphologie et histoire, trad. Martin Rueff et al., Lagrasse, Verdier, « Verdier / poche », p. 218-294.
- HUTHWOHL, Joël (2012), « Mémoire de festivals : entretien avec Peter Bu », Revue de la BNF, no 40, p. 36-39.
- INGOLD, Tim (2013 [2007]), Une brève histoire des lignes, trad. Sophie Renaut, Bruxelles, Zones sensibles.
- MORIZOT, Baptiste (2018), Sur la piste animale, Arles, Actes Sud, « Mondes sauvages ».
- RICOEUR, Paul (2000), La mémoire, l’histoire, l’oubli, Paris, Seuil, « L’ordre philosophique ».
- SERRES, Alexandre (2002), « Quelle(s) problématique(s) de la trace? », communication donnée dans le cadre du séminaire La question des traces et des corpus dans les recherches en sciences de l’information et de la communication, Université Rennes 2, Rennes, 13 décembre, archivesic.ccsd.cnrs.fr/sic_00001397v1/document
- SEVIN-DOERING, Geneviève (1999), « Du costume de théâtre : conception et finalité », Lifting : la revue du Musée de la mode, nº 1, p. 30.
- VEYNE, Paul (1971), Comment on écrit l’histoire, Paris, Seuil, « L’Univers historique ».
- VILLIER, Gunther de (2008), Les laboratoires Crête, Montréal, Les 400 coups.
- ZHONG-MENGUAL, Estelle et Baptiste MORIZOT (2018), « L’illisibilité du paysage : enquête sur la crise écologique comme crise de la sensibilité », Nouvelle revue d’esthétique, no 22, p. 87-96.

