Abstracts
Mots-clés :
- dramaturgie,
- manuel,
- contemporain,
- contexte
Ce qui frappe d’abord, à la découverte de l’ouvrage Curieux manuel de dramaturgie pour le théâtre, la danse et autres matières à changement, c’est sa matérialité : son format équilibré, sa couverture vert sombre sur laquelle glisse joyeusement une équipe de nageur·euses, humain·es et non humain·es, son papier à la fois épais et légèrement transparent, ses marges et respirations induisant des rythmes divers… Puis vient le titre : « curieux manuel », comme la promesse d’une méthode et d’une surprise mêlées, d’un soin aussi; et ces « autres matières à changement », annonces de potentialités et d’inventions collectives. En feuilletant le livre, on découvre des calligrammes et des glyphes flottant d’une page à l’autre, des moments de pause et des pages vierges, des listes, des phrases qui tournent en rond et d’autres qui ne tournent pas rond. Ça bouge, ça circule; le milieu est résolument aquatique – poissons, sirènes, créatures fictives, amphibies, tantôt menaçantes, tantôt rassurantes, planches anatomiques et photomontages, schémas d’îlots et de contrées lointaines, ou traces de dérives intérieures. Les bien nommées Éditions du passage (Montréal) achèvent d’inscrire l’ouvrage, avant même sa lecture, dans l’idée d’un mouvement. Et c’est bien de cela qu’il sera question dans ce recueil paru en 2024 et dirigé par Émilie Martz-Kuhn, professeure à l’École supérieure de théâtre de l’Université du Québec à Montréal, et Jessie Mill, codirectrice artistique du Festival TransAmériques et instigatrice des Cliniques dramaturgiques (nous y reviendrons). Il se présente comme « un livre de terrain, un vade-mecum, un pense-bête pour la fabrication des arts vivants »; un « attirail d’approches, de manière de faire, d’idées, de récits de création et d’histoires » (14). Quarante ans après le fameux article de Bernard Dort, « L’état d’esprit dramaturgique », qui faisait de la fonction de dramaturge « un métier de transition », un « lieu de passage » plutôt qu’une discipline, la question ne semble plus tant de définir ce qu’est la dramaturgie, mais ce qu’elle fait, comment elle agit et ce qu’elle agite. Dans leur préface, Martz-Kuhn et Mill se prennent à rêver d’un livre « surligné, annoté, échangé et, pourquoi pas, lu à voix haute autour d’une table de travail ou dans un studio de répétition » (14), un « livre rond, à l’image d’une tablée où chacun·e des convives serait équidistant·e du centre » (13); rond comme « une image du temps qui se retourne sur lui-même » (397). Je reçois le manuel un jour d’hiver, alors que j’entreprends à Paris un travail scénographique avec un groupe d’étudiant·es-architectes autour du recueil de la poète états-unienne Louise Glück, L’iris sauvage, dans lequel résonnent les voix multiples, instables, volontairement mouvantes et non définies d’un jardin de la côte Est. Comment aborder un texte non dramatique? Comment sortir les poèmes de la page pour les mettre en espace? Comment accueillir des matériaux – biographiques, thématiques, analytiques – pour en tirer des directions dans le travail? J’ai invité le comédien et metteur en scène Jonathan Drillet à venir présenter son activité de dramaturge – pour Phia Ménard, Théo Mercier, ou encore pour les performances qu’il crée depuis plusieurs années en collaboration avec Marlène Saldana. Il arrive l’ordinateur plein à craquer de vidéos, d’extraits allant du théâtre contemporain à la série Netflix, en passant par le film d’auteur·trice ou la cérémonie d’ouverture d’un grand événement sportif, de bribes de textes (essais, littératures, presse, billets) et d’images glanées, de questions et d’intuitions, se lance dans moult anecdotes et récits souvent interrompus, au gré de routes plus ou moins sinueuses permettant, pour un public non familier de cet « esprit dramaturgique », …

