Abstracts
Mots-clés :
- racontar,
- conversation narrative,
- discours performatif,
- intime et collectif,
- enjeux sociopolitiques
La monographie récente de Stéphanie Nutting – Rumeur, potin et parole oiseuse dans le théâtre contemporain d’expression française (2024) – scrute un objet d’enquête historiquement dédaigné par la critique. En plus de se situer à mille lieues des conventions du dialogue dramatique classique, la conversation oiseuse semble dépourvue d’intérêt : apparemment son contenu n’est que vacuité, sinon banalité; et sa forme, orale, est si relâchée qu’elle est appelée à disparaître. Considérant cet arrière-plan, nul doute que l’entreprise de Nutting demande un courage intellectuel, fait oeuvre de défrichage et se démarque par son originalité. L’introduction postule que la conversation oiseuse, qui comprend la rumeur, le potin et d’autres actes de parole connexes, constitue un genre à part entière. Contrairement aux idées reçues, cette catégorie de communication fait signe, et densément. « Le discours furtif » (13), comme l’appelle Nutting, est doté d’un caractère théâtral et renvoie au performatif. L’ouvrage vise à cerner ses multiples sens et fonctions, dans la vie et surtout au théâtre. Ce projet prend d’abord forme en différenciant les deux notions contiguës que sont la rumeur et le potin. La rumeur implique un public assez vaste. Les nouvelles qui arrivent par cette voie sont toujours officieuses et souvent inquiétantes. Si des événements perturbateurs s’abattent sur une communauté, la rumeur, en tant que réaction grégaire, cristallise les angoisses collectives. Elle peut également tenter d’imprimer un certain sens au chaos. Elle foisonne donc en temps de crise. Au théâtre, elle soulève des enjeux sociopolitiques et donne une envergure à l’espace dramatique. À l’opposé, le potin relève de l’intime et se manifeste chez un groupe restreint de gens qui se connaissent. Outil par excellence de la délocution, il porte sur une tierce personne absente et se compose de suppositions, de jugements et de confidences. Il éveille le plaisir encore plus que la curiosité. Mais tant le potin que la rumeur révèlent le besoin de se lier au corps social. Le potin a une conséquence bénéfique s’il aide à bâtir puis à resserrer les liens affectifs qui unissent les membres d’un groupe. Quand il renseigne sur autrui, il permet de le placer dans une toile relationnelle et de mesurer « son capital social » (21). À plus grande échelle, la rumeur aussi a le potentiel de renforcer des alliances. Le théâtre reproduit ces effets de pouvoir parce qu’il est un « genre social qui tend un miroir sur nos interactions de groupe » (12). Il instrumentalise les échanges verbaux oiseux qui orientent les relations interpersonnelles, et en ausculte les répercussions. Le discours furtif au théâtre reflète ainsi des rapports de force qui régissent le parler et la socialisation. Le dialogue théâtral éclaire le fonctionnement du potin et de la rumeur dans la vie, et réciproquement, le fonctionnement du potin et de la rumeur dans la vie éclaire le dialogue théâtral. C’est à la lumière de cette dynamique bidirectionnelle que Nutting se propose de rendre compte de la diversité complexe du potin et de la rumeur tels qu’ils surviennent dans les arts de la parole scénique. Les trois-cents pages de son livre et surtout la structure qu’elle leur donne, doublée d’une présentation matérielle bien organisée, répondent à cet objectif de façon rigoureuse et très étendue. Le corps du livre comporte sept chapitres nettement distincts les uns des autres par le sujet qu’ils circonscrivent et qu’annoncent des titres explicites. Le premier, « Le clan », étudie la performance de l’inclusion et les règles invisibles qui la gouvernent, puisqu’une fonction du discours furtif consiste à soigner les frontières du groupe, comme l’illustre à merveille Michel Tremblay, principalement dans Les Belles-soeurs (1968). Stéphanie Nutting accomplit l’exploit …

