Abstracts
Mots-clés :
- corps,
- claustration,
- guerre,
- nature,
- blancheur
Dehors il y a la neige et la promesse d’une terre nouvelle dans ce Québec où j’habite depuis quelques mois. De la paix, du silence. Un état de virginité dû, entre autres, à l’effacement des empreintes. De toutes les empreintes. Recommencer, comme si tout était à vivre à nouveau, comme si c’était pour la première fois? La blancheur muette me happe. M’enivre un peu. Vertige. Mes cellules se débattent, résistent et finissent par s’abandonner. Trop habituées à la peur et au spectacle du sang. J’ai pitié d’elles. Je me mets à embrasser ma peau, comme un geste d’ultime empathie. Les flocons me couvrent de douceur. L’envie de suspendre ma respiration m’envahit. Ça ferait une belle mort, une mort blanche, silencieuse. Rien à voir avec les mort·es que je côtoyais avant. Avant mon arrivée sur la terre québécoise. J’ai longtemps habité la destruction. J’y reviens pour y ramasser des morceaux de moi qui y sont restés. C’est un carré blanc. Tout petit. 1,5 x 1,5 de surface. Si petit qu’il est impossible d’imaginer que presque vingt-cinq enfants au moins s’y abritaient. À gauche, dans cet espace étique, il y a même une laveuse. La laveuse est un autre espace dans l’espace et porte sur son dos les nouveau-nés, dont mon frère. Dans ce petit carré blanc, les enfants de l’immeuble se retrouvent presque tous les soirs, entre 1973 et 1974, dans une sorte de rendez-vous naïf, où les parents se donnent l’illusion de les protéger, à l’abri des bombardements israéliens sur le sud du Liban. Une fois adultes, nous avons découvert que deux bonbonnes de gaz étaient accolées à cette petite salle frêle, et qu’une simple brèche aurait suffi à déchiqueter nos corps ainsi que tout l’immeuble. Mais on ne peut pas nier que cette douche, depuis le moment où elle a été baptisée « abri », n’a cessé d’épouser sa persona, au point que, quand l’étage du dessus s’est fait bombarder, le 27 février 1974, ce petit espace chétif a tenu bon et a accueilli les voisin·es du deuxième qui, par miracle, s’en sont sorti·es avec juste du sang sur le corps, le visage et dans le coeur. J’y reviens pour la première fois depuis 1974. J’y entre. Le coeur bat très fort. Mon corps ne me soutient plus. J’essaie, en vain, de respirer profondément. Je touche les murs, j’en fais le tour en quelques secondes. Je me trouve une petite place dans un coin. Je m’y blottis. Dans les carreaux blancs du mur blanc, plusieurs failles. Stigmates de la peur, reflets des blessures. C’est un lieu rescapé de la guerre, comme moi. Des tuyaux en fer longent le mur. Des tuyaux verts sur un fond blanc. Comme le signe de l’impur ou de l’impossibilité du pur? Petite, ces tuyaux m’effrayaient un peu. On s’asseyait en dessous, contre le mur, les un·es à côté des autres, dans plusieurs rangées parallèles. La blancheur de la douche n’est pas celle de la neige du Québec. C’est un blanc qui s’apparente plutôt au néant, à la page blanche, à l’impossibilité du récit et à l’impuissance du témoignage. Le bruit des avions israéliens me revient de loin, de plus en plus assourdissant. Je me bouche les oreilles. Terreur. Une terreur plus grande que moi, plus grande que nous. Quelque chose qui ressemble à une mort ambulante qu’on a toujours portée en nous. Nous, les enfants de la guerre. Est-ce la mémoire du lieu, celle de mon corps, ou les deux à la fois qui se révèlent à moi dans ce moment d’intimité et de recueillement? Je pleure. Les larmes me viennent aussi de …
Appendices
Bibliographie
- DIDI-HUBERMAN, Georges (2001), Génie du non-lieu : air, poussière, empreinte, hantise, Paris, Minuit, « Fable du lieu ».
- HARAWAY, Donna J. (2016), Staying with the Trouble: Making Kin in the Chthulucene, Durham, Duke University Press, « Experimental Futures ».
- JENDREYKO, Vadim (2009), La femme aux 5 éléphants, Zurich, Mira Film; Berlin, Filmtank.

