Abstracts
Mots-clés :
- écosomatiques,
- agriculture,
- gestes,
- partitions,
- ruralité
Si les campagnes ont longtemps foisonné de pratiques artistiques et créatives, l’attention portée à ces démarches est plus récente en France, pays de l’ultime centralisation. La crise de la COVID-19 a certainement accentué cet intérêt, bien que la campagne comme horizon désirable arrive derrière l’attrait du rivage. Il s’y passe quelque chose d’autre, qui ne s’explique pas uniquement par l’attraction des lieux – tant du point de vue économique (le coût de la vie est plus bas qu’en ville) que de celui de la naturalité (même si certaines campagnes, exposées de manière récurrente aux pesticides et transformées par les opérations de remembrement, sont dépeuplées de leur biodiversité). C’est un phénomène mineur, certes, mais qui, relié aux enjeux écologiques, semble favoriser une autre façon de faire arts en embrassant des initiatives plus ou moins collectives. Façonner et créer des milieux de vie propices aux pratiques artistiques, c’est faire du quotidien le lieu du politique en arts. Cet ancrage local et territorial est souvent aussi un lieu d’accueil et de circulation pour des artistes d’ici et d’ailleurs. Ancrage terrestre s’accordant à différentes échelles, il permet de penser la régénération de l’art et de la vie comme une nourriture trophique, poétique et existentielle. Dans un article récent étudiant les liens entre campagnes, arts et écologies, Réjane Sourisseau entame un travail de déconstruction discursive des diagonales du vide ou encore d’une « sédentarité immuable » (2022 : 8) du·de la paysan·ne à sa terre. Elle souligne également l’importance de ce qu’elle nomme le « mythe agraire » (idem), envisagé comme alternative à la société capitaliste, alternative interrogée dans sa matérialité à travers l’enquête de Geneviève Pruvost dans Quotidien politique : féminisme, écologie et subsistance (2021), ou plus modestement dans celle que j’ai menée avec Violeta Salvatierra García de Quirós (2023) dans le Limousin face au retour des loups. Cette dernière étude décrit l’invention d’une culture du don des gestes et des solidarités ancrées dans un paysage politique militant pour inventer des voies de cohabitation multiespèces. Il s’agit, en effet, de commencer par déconstruire le mythe de « la campagne refuge » pour en révéler les « pauvretés silencieuses », la disparition plus rapide qu’ailleurs des services publics, les condescendances récurrentes vis-à-vis de la « province » (Rousseau, 2024) et du phénomène galopant de gentrification, et pour souligner que cet espace, loin d’être homogène, est aussi celui où coexiste une forte hétérogénéité des modes d’habiter la terre. J’ai rencontré Marina Pirot en 2017, lors d’un stage de Body Weather avec Christine Quoiraud à Montpellier. Cette dernière a dansé dans la compagnie Maï-Juku de Min Tanaka et travaillé dans sa ferme, située dans la préfecture de Yamanashi au Japon. Sympathisant rapidement avec Marina, j’ai suivi l’évolution de son travail artistique : son duo avec l’artiste sonore et amoureux Dominique Leroy, l’installation de leur ferme culturelle en Bretagne après maints rebondissements, ainsi que sa formation agricole – d’abord en maraîchage, puis en arboriculture, et plus récemment tournée vers les animaux à travers l’écopâturage et la traction animale avec deux ânes, Capris et Riley. Marina et Dom font vivre un lieu d’accueil pour les arts, directement inspiré du Performing Arts Forum (PAF) à Saint-Erme. Il s’agit d’un lieu autogéré où l’on peut s’entraîner, créer, s’inspirer et rencontrer des artistes d’ici et d’ailleurs pour qui l’implication sociale et politique, souhaitée ou subie, n’a pu échapper aux modalités de faire arts autrement. Pour Marina et Dom, la dimension agricole est essentielle; elle s’est d’ailleurs affirmée lors d’un voyage en Californie, sur les traces de la permaculture, grâce à la rencontre décisive avec Micky Murch, un artiste maraîcher surfeur …
Appendices
Bibliographie
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