Ce deuxième volume du dossier « Écodramaturgies : Québec, France, francophonie » s’inscrit dans le prolongement des réflexions déployées dans l’opus précédent. Dans celui-ci, Véronique Basile Hébert et moi avions souhaité opérer une première mise en commun des recherches et recherches-créations conduites en français autour des maillages entre arts vivants et écologie. Emprunté à Theresa J. May (2010, 2022) et à Lisa Woynarski (2020), qui en a élargi la portée, le terme « écodramaturgies » désigne « des stratégies de création de sens, à travers diverses formes de performance, en relation avec l’écologie » (Woynarski, 2020 : 9). Pour Woynarski, cette notion permet de prendre en compte « les formes de performance, les thèmes, les processus, les récits, les valeurs, la politique, l’éthique et les expériences » (ibid. : 9-10). Plaçant la reconnaissance de l’agentivité du plus-qu’humain au coeur de sa théorisation et de ses conduites de recherche et d’écriture, la chercheuse s’attache également à faire du champ des écodramaturgies un espace souple aux frontières mouvantes. Peuvent s’y rencontrer des perspectives et approches théoriques diversifiées – écocritiques, écopoétiques, écoféministes, notamment – et des objets relevant de l’ensemble de l’écosystème des arts vivants : théâtre (texte dramatique, représentation), danse, performance, pratiques inter / transdisciplinaires. Les frontières par trop rigides séparant la recherche et la recherche-création sont également interrogées, voire dissoutes, dans les travaux mobilisant une perspective écodramaturgique, lesquels, souvent, accordent aussi une grande importance aux formes de mises en acte de la pensée – par le geste, par l’écriture. Fédérées par cette assise écodramaturgique, les contributions réunies dans le premier volume de notre dossier, qui donnaient suite à une série d’explorations et de travaux d’approches menés au sein du groupe de travail interdisciplinaire Arts vivants et écologie au Québec (Société québécoise d’études théâtrales, 2022-2024), ainsi qu’à nombre d’ateliers, journées d’étude et colloques, ont établi un pont entre des recherches menées au Québec, en France et dans la francophonie. À l’instar des travaux conduits et publiés dans l’anglosphère, ces recherches en français, à travers leur pluralité et leur diversité, présentent des échos, des nouages et des points de reliance, permettant d’établir un territoire de l’« en-commun » (Mbembe, 2023) et de tisser des interrelations réflexives. Ce premier volume du dossier « Écodramaturgies : Québec, France, francophonie » s’est révélé un espace particulièrement propice pour accueillir et mettre au jour les recherches menées de part et d’autre de l’océan, leurs objets, leurs cadres d’analyses, de même que les résonances qui les traversent et les relient. Alors que ce premier ouvrage présentait plusieurs études de cas (scéniques, textuels) autour des imaginaires de la crise climatique et mobilisait par ailleurs des réflexions rattachées aux notions de paysage et de territoire (saisies notamment au prisme de la décolonialité), le présent volume est centré sur l’expérience et la représentation du corps (humain et plus-qu’humain) et, surtout, sur la question des pratiques attentionnelles. Par là, les articles réunis ici se saisissent d’un questionnement contemporain autour de la « crise de l’attention » (Citton, 2018) et de ses multiples déclinaisons. Dans le champ des humanités environnementales, et tout particulièrement pour l’historienne de l’art Estelle Zhong Mengual et le philosophe Baptiste Morizot, cette crise, comme la crise écologique qui marque notre époque fragile et incertaine, se rattache à un phénomène plus vaste, et qui la contient, soit ce qu’il·elles désignent comme une « crise de la sensibilité […] à l’égard du monde vivant » (2018 : 87; souligné dans le texte). Pour ces chercheur·euses, dont nous citions déjà l’article phare dans le texte de présentation de notre premier volume, cette crise se présente comme « un appauvrissement de …
Appendices
Bibliographie
- BARDET, Marie, Joanne CLAVEL et Isabelle GINOT (dir.) (2019), Écosomatiques : penser l’écologie depuis le geste, Montpellier, Deuxième époque, « Essais ».
- BOUTIN, Félix-Antoine (2017), Koalas, suivi d’Un animal (mort) et de Petit guide pour disparaître doucement, Montréal, Triptyque, « Matériaux ».
- CITTON, Yves (2018), « De l’écologie de l’attention à la politique de la distraction : quelle attention réflexive? », dans Michel Dugnat (dir.), Bébé attentif cherche adulte(s) attentionné(s), Toulouse, Érès, « Questions d’enfances », p. 11-27.
- DESPRET, Vinciane (2019), Habiter en oiseau, Arles, Actes Sud, « Mondes sauvages ».
- HARAWAY, Donna J. (2020 [2016]), Vivre avec le trouble, trad. Vivien García, Vaulx-en-Velin, Éditions des mondes à faire.
- MACÉ, Marielle (2022), Une pluie d’oiseaux, Paris, Corti, « Biophilia ».
- MAY, Theresa J. (2022), « Kinship and Community in Climate-Change Theatre: Ecodramaturgy in Practice », Journal of Contemporary Drama in English, vol. 10, no 1, p. 164-182.
- MAY, Theresa J. (2010), « Kneading Marie Clements’ Burning Vision », Canadian Theater Review, vol. 144, p. 5-12.
- MBEMBE, Achille (2023), La communauté terrestre, Paris, La Découverte, « Sciences humaines ».
- MERABET, Emma (2025), « Le théâtre, au-delà de l’humain », Jeu, no 193, p. 20-25.
- SERMON, Julie (2021), Morts ou vifs : pour une écologie des arts vivants, Montreuil, B42, « Culture ».
- WOYNARSKI, Lisa (2020), Ecodramaturgies: Theatre, Performance and Climate Change, Londres, Palgrave Macmillan, « New Dramaturgies ».
- ZHONG MENGUAL, Estelle et Baptiste MORIZOT (2018), « L’illisibilité du paysage : enquête sur la crise écologique comme crise de la sensibilité », Nouvelle revue d’esthétique, no 22, p. 87-96.

