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Depuis le début des années 1990, le tournant archivistique a remodelé la façon dont les archives sont créées, interprétées et diffusées en tant qu’artefacts culturels, remettant ainsi en question les approches conventionnelles de la recherche archivistique. Au-delà de la redéfinition des modes d’interprétation et d’appréhension des archives, ce tournant a attiré une attention accrue sur leurs usages, soit la manière dont elles sont activées, recontextualisées et investies de nouvelles significations. Ce tournant met ainsi de l’avant l’archivage comme processus, plutôt que l’archive comme produit. Largement répandu dans les arts visuels et les études culturelles sous le nom d’« impulsion archivistique », ce tournant se distingue par l’abandon des flux de travail archivistiques linéaires – acquisition, classement, description, conservation, accès, exposition – au profit d’approches plus flexibles, discursives et spéculatives.
Si les pratiques curatoriales axées sur les archives ont gagné en importance et ont évolué au-delà des stratégies traditionnelles d’exposition centrées sur les objets, leurs implications dans le champ de l’architecture demeurent sous- explorées. Pourtant, les archives architecturales, qu’elles soient analogiques ou numériques, constituent des outils privilégiés pour transmettre les idées et les visions qui précèdent souvent la réalisation matérielle d’un projet. Les expositions d’architecture reposent ainsi, le plus souvent, sur des documents relatifs à un processus et, au mieux, sur des représentations plutôt que sur les résultats tangibles de ce processus. Ce déplacement de focale fait passer l’attention de l’objet fini au processus génératif, de la forme à l’idée, des propriétés physiques du bâtiment à la réception critique de sa conception. Dans ce contexte, les archives architecturales n’apparaissent plus comme un récit linéaire, mais comme une constellation de fragments qui, selon leur mode d’assemblage et les personnes qui les manipulent, constituent la base de multiples récits en latence.
Cet article explore l’impact du « tournant archivistique » sur la culture architecturale à partir de l’étude de cas du programme de recherche et d’exposition Out of the Box au Centre Canadien d’Architecture (CCA). En interrogeant la conception traditionnelle des archives comme simple espace de préservation, il met en lumière l’interdépendance croissante entre les pratiques archivistiques et curatoriales. L’article explore la manière dont Out of the Box active la collection du CCA, abordant le travail archivistique comme une pratique curatoriale et considérant les archives comme un médium à part entière. Il met ainsi en évidence des usages réflexifs et expérimentaux qui repensent leur potentiel au-delà de l’historiographie conventionnelle. Ce faisant, l’article introduit le concept d’« archivologie comme pratique frontalière (boundary work) » – une pratique hybride, nourrie par l’enrichissement mutuel des pratiques professionnelles et rendue possible par la porosité croissante entre les disciplines. Cette approche engage les archives non plus uniquement comme sources documentaires, mais comme outils de production de savoirs et d’exploration curatoriale. L’essai se conclut par une réflexion sur la manière dont le dépouillement collaboratif des archives – tant matériel qu’intellectuel – reconfigure non seulement le rôle des musées d’architecture, mais génère également des savoirs implicites à l’intersection des fonctions de préservation et de mise en exposition.