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Verstraeten Alice, 2023, Face à l’abîme. En compagnie des oeuvres de Michèle Lepeer et Ute Wolff. Die, Éditions des collemboles, 336 p.[Record]

  • Francine Saillant

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  • Francine Saillant
    Département d’anthropologie, Université Laval, Québec (Québec), Canada

Cet ouvrage de l’anthropologue Alice Verstraeten porte sur une triste période de l’histoire de l’Argentine, celle de la dictature qui a sévi entre 1976 et 1983. Issu d’une thèse de doctorat, l’ouvrage est construit sur un mode qui étonne plus d’une fois au fil des pages et dont l’autrice s’est très certainement partiellement éloignée, car il n’emprunte pas le format classique d’une publication post-thèse, le recul aidant. La part fortement réflexive du texte se substitue à la masse théorique qui caractérise habituellement les premiers chapitres d’une thèse. Non pas que l’autrice s’y soustraie. Elle arrive, par les formes d’écriture pratiquées, à rendre plus digestes des contenus graves et austères, et à s’approcher d’une manière sensible de ces mêmes contenus imprégnés de la violence extrême de cette dictature, celle-là même qui n’hésitait pas à recourir aux services de nazis émigrés dans le pays depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, et non les moindres. La présentation soignée de l’ouvrage facilite la lecture de ce propos des plus sérieux : on a ici affaire à la reconstitution et à l’analyse de tous les mécanismes de cette dictature et en particulier de sa pratique multiforme des disparitions forcées. Il s’agit non seulement de tuer, mais de faire disparaître le corps des victimes. L’autrice nous amène avec elle au travers de sa déambulation ethnographique et au coeur d’une horreur sans nom, horreur qu’elle cherche justement à nommer, elle, mais aussi les victimes et les survivants qu’elle rencontre et questionne tout au long de son chemin. Les chiffres officiels révèlent la réalité de 30 000 « disparus » (desaparecidos), de 15 000 fusillés, de 9 000 prisonniers politiques, et de 1,5 million d’exilés dans un pays de 32 millions d’habitants, sans compter les 500 bébés enlevés aux parents desaparecidos et élevés par des familles proches du pouvoir. Que peut l’anthropologue face à une violence de cette ampleur, alors qu’elle se trouve à un moment précis de l’histoire argentine, à cette période de limbes sociaux qui suit la « fin » des exactions et à propos de laquelle ceux qui les ont subies cherchent des réponses face à l’innommable pour qu’une vérité puisse enfin être dévoilée ? Alice Verstraeten propose une thèse singulière à propos du sens de cette violence, dont la raison d’être demeure selon elle ce désir irrépressible de déshumaniser radicalement l’ennemi politique, l’ennemi que représente la gauche pour les chrétiens occidentaux, tels que se nommaient les membres de la junte. Faire disparaître les corps, trafiquer le langage, créer des théâtres de cruauté jusque dans les cimetières, dissimuler les identités des tueurs et des violeurs, se moquer de la mémoire traumatique, la liste n’en finit pas. Cette déshumanisation, dans cet ouvrage, n’est pas qu’un résultat, mais la clef de tous les rouages dictatoriaux qui conduisent à une faillite de la culture pour les humains qui la vivent. Confrontés au pire, privés de langage, de liens, de rituels et d’attaches mémorielles, sans cesse traqués et terrorisés, ils se trouvent aux prises avec une perte du symbolique nécessaire à tout humain. Cette perte ou mieux, cette destruction, est ramenée à l’envers du processus anthropopoietique, au sens où l’entend Claude Calame. C’est ce fil conducteur que l’anthropologue suit avec minutie : la façon dont la dictature suspend l’humanité de ceux qu’elle cible, concrètement, en les privant non seulement de leur liberté, mais aussi de leurs références, de leur mémoire, de leurs proches conjoints — parents, enfants —, de leurs inhumations, de leur deuil et plus encore. Jusqu’au fond de tous les abîmes, l’autrice nous fait suivre toutes les étapes du processus de la déshumanisation …

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