Le nouvel ouvrage de Charles Stépanoff propose une exploration approfondie de nos attachements au-delà de l’humain. À travers une relecture critique des récits évolutionnistes et ethnocentristes encore présents dans la pensée occidentale, l’auteur élabore un cadre théorique puissant pour repenser les relations inter-espèces dans un monde confronté à une crise écologique et politique existentielle. En éclairant les mécanismes de rupture, de continuité et de reconfiguration des attachements humains à leur environnement, il ouvre des perspectives essentielles pour comprendre les enjeux politiques contemporains de durabilité écologique et sociale. Ne craignant pas d’aborder les grandes questions de l’anthropologie telles que l’origine des inégalités, de l’État et de la division sociale du travail, l’auteur propose une réflexion renouvelée en prenant comme point de départ deux distinctions conceptuelles fondamentales concernant le rapport humain au vivant. La première oppose le mode métabolique, centré sur l’exploitation matérielle, au mode affectif, fondé sur des interactions empathiques et intersubjectives. Cette dualité est incarnée par la figure du « prédateur empathique », contraint de naviguer entre ces deux modes de relation tout en évitant les incompatibilités affectives. La deuxième distinction porte sur les réseaux d’attachements, que Stépanoff divise en réseaux denses (liens riches, locaux et multifonctionnels) et réseaux étalés (liens détachés et marchandisés). Reposant sur un travail bibliographique interdisciplinaire titanesque et enrichi par des récits ethnographiques variés, la portée de ses analyses est considérable. Stépanoff ne cesse de déstabiliser les conceptions classiques, souvent binaires, qu’il s’agisse de l’évolution des sociétés humaines ou de la domestication. Les différents modes d’attachement aux non-humains structurent l’ouvrage, organisé en trois parties. La première, « S’attacher », examine comment les humains établissent des relations complexes avec les entités non humaines dans divers contextes sociaux et écologiques. S’inscrivant dans le courant des études multi-espèces (Fijn 2011 ; Kohn 2017), l’auteur souligne les similarités structurelles entre la communication inter-espèces avec les animaux, le motherese — ce langage utilisé pour communiquer avec les bébés « pas tout à fait humains » — et les processus rituels servant à interagir avec les esprits. Stépanoff suggère que notre disposition à prendre soin des bébés d’autrui a été le fondement nécessaire à l’ouverture de l’humain envers l’adoption d’animaux sauvages. La deuxième partie, « Le pacte domestique », est consacrée au vaste sujet de la domestication. S’appuyant sur ses publications antérieures et sur une riche littérature issue de l’archéologie, de l’anthropologie et de l’histoire, ainsi que sur ses enquêtes auprès des Tozhu (des éleveurs de rennes sibériens), Stépanoff rejette trois conceptions dominantes et postule plutôt que : Attribuer les modalités de la « domestication-asservissement » aux sociétés agropastorales prémodernes est, selon Stépanoff, une « projection moderne », un anachronisme et un ethnocentrisme appliquant des conceptions contemporaines à travers le temps et l’espace. L’auteur montre que la conception moderne de la domestication est inextricablement liée au biopouvoir étatique et au pouvoir politique centralisé, seul capable de systématiser le contrôle de la reproduction des animaux. En ce sens, « le berceau de la domestication n’est pas le Proche-Orient néolithique, mais le Jardin d’acclimatation du bois de Boulogne de Napoléon III » (p. 311). En accord avec la nouvelle vague d’écrits anthropologiques sur la domestication (Swanson et al. 2018 ; Zeder 2015), Stépanoff dépeint celle-ci comme un processus multi-agents dans toute sa diversité spatiale, historique et culturelle. Enfin, la troisième partie, « Inégalités et ruptures écologiques », explore l’avènement des inégalités et des hiérarchies politiques, une problématique centrale de l’anthropologie politique. Stépanoff affirme que les inégalités et les rapports de pouvoir sont étroitement liés aux transformations des attachements humains à leur environnement. Stépanoff propose une inversion de la logique durkheimienne, qui considère la religion …
Appendices
Références
- Fijn N., 2011, Living with Herds: Human-Animal Coexistence in Mongolia. Cambridge, Cambridge University Press.
- Kohn E., 2017, Comment pensent les forêts : vers une anthropologie au-delà de l’humain. Molenbeek-Saint-Jean, Zones sensibles éditions.
- Swanson H. A., M. E. Lien et G. B. Ween (dir.), 2018, Domestication Gone Wild: Politics and Practices of Multispecies Relations. Durham, Duke University Press.
- Zeder M. A., 2015, « Core Questions in Domestication Research », Proceedings of the National Academy of Sciences, 112, 11 : 3191‑3198.
