Lire une autobiographie écrite par un autre que soi-même est toujours une expérience étonnante. Avec ce livre, Bernard Roy, anthropologue et infirmier, laisse Bibiane Courtois raconter l’histoire de sa propre vie tout en l’accompagnant du monologue intérieur du biographe, lequel est teinté par le regard de l’anthropologue, la sensibilité du clinicien et l’amour des populations nord-côtières, autochtones et inuit. Dans son « long portage ou pakatakan » à travers ce territoire qu’est la vie de Bibiane, Bernard Roy peuple l’espace d’anecdotes et de réflexions où sont mises en dialogue l’intériorité de Bibiane disant ce qu’a été sa vie et l’extériorité, les luttes engagées, les évènements vécus, les personnes rencontrées et les ambitions souvent frustrées pour changer le monde. Ce dehors, transcrit dans de longues et nécessaires notes explicatives, est constamment reporté sur le dedans singulier de la dé-marche de vie, aussi dense que complexe, de « Kanatukuhitshesht, celle qui soigne ». Née en janvier 1947 dans la petite communauté des Ilnus de Pointe-Bleue, aujourd’hui Mashteuiatsh, Bibiane Courtois a grandi dans une maison sans électricité sur les bords du lac Pekuakami (lac Saint-Jean). Sa kukum (grand-mère) et son mushum (grand-père) du côté maternel des Gill n’habitaient plus, à l’époque, dans des tentes, la rupture dans la transmission du mode de vie ancestral avec des séjours saisonniers en forêt, de la langue, le nehlueun, et de la spiritualité s’étant précisément faite dans les années où Bibiane est née. Elle avait déjà plus de 20 ans quand elle voulut que son père, « porteur de la bosse du canot », lui apprenne tout ce qu’il « pouvait faire avec son couteau croche », qu’il lui fasse aussi découvrir « la vie dans les bois » et qu’il lui enseigne les rudiments de la langue qui était celle des conteuses et des conteurs. Bien que totalement inscrite dans le temps d’aujourd’hui, Bibiane voulait hériter du passé pour pouvoir pleinement appartenir à sa nation en tant que femme ilnue. Dans ce livre de Bernard Roy, l’écriture est au service d’un récit oral, celui d’une femme militante engagée dans des luttes essentielles pour son peuple, qui raconte une vie dont elle est elle-même l’héroïne ; cette narration imite la manière dont les aînés racontent l’histoire passée de leur nation. L’écriture produit de l’inédit en opérant un passage vers l’en deçà de la biographie individuelle jusqu’à rejoindre l’histoire de tout un peuple. Cette narration nous permet de nous émerveiller devant la densité de transformation, tue et inconnue, que contient la vie d’une militante ; elle ouvre aussi sur une vue toute neuve à l’égard des luttes menées par les Autochtones, et spécifiquement par les femmes des Premières Nations, au cours du dernier demi-siècle. Bibiane Courtois a découvert à 12 ans, durant ses années de pensionnat au couvent des Ursulines de Roberval, que les autres élèves la percevaient comme une « maudite sauvagesse ». Plus tard, chez les Soeurs Augustines dirigeant l’École des infirmières de Chicoutimi, elle réalise que ses camarades s’intéressent plutôt à son identité et qu’on veut savoir qui elle est et comment elle vit. Une fois devenue infirmière diplômée, elle était prête à mener le combat pour que les services de santé soient plus ancrés dans les valeurs qui fondent la vie des malades et plus en accord avec leur ressenti et leur vécu. Au Centre psychiatrique de Roberval, où sont internés des malades chronicisés, elle introduit la musique, des jeux et des promenades, ce qui provoque la résistance active du personnel soignant. Elle sera forcée de quitter cet hôpital pour aller travailler ailleurs ; elle s’engagera successivement dans un travail auprès des …
Roy Bernard, 2024, Bibiane Courtois. Kanatukuhitshesht. Celle qui soigne. Québec, Presses de l’Université Laval, 284 p.[Record]
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Gilles Bibeau
Département d’anthropologie, Université de Montréal, Montréal (Québec), Canada
