Comment les bouleversements environnementaux se combinent-ils aux métamorphoses de la parenté dans différents contextes géographiques et historiques ? Qu’arrive-t-il à la parenté lorsque l’environnement se transforme ? Comment les pratiques et les représentations de la parenté affectent-elles l’environnement ? Ce dossier vise, au-delà de la variété des climats et des coutumes, à comprendre comment définir l’échelle chrono-géo-localisée pertinente, au cas par cas, pour observer des processus disjoints qui obéissent à des échelles spatio-temporelles propres et qui se croisent différemment au gré des frontières biophysiques et politiques. Nous faisons le pari que des monographies répondant, à la bonne échelle, à ces questions précises peuvent donner un nouveau souffle comparatif à des domaines de l’anthropologie aujourd’hui largement disjoints : les études sur l’environnement et les études sur la parenté. En effet, si ces deux domaines classiques de l’anthropologie, liés à l’écologie et à la démographie humaine, ont été traversés par d’importants changements au cours des trois dernières décennies, à la fois sur le plan des pratiques observées et observables et sur le plan des concepts analytiques, ils ont suivi des parcours parallèles. Pourtant, se reproduire, élever des enfants, s’alimenter, se chauffer, se loger, se vêtir, se soigner, se déplacer les uns vers les autres et communiquer entre personnes significatives sont des activités humaines qui s’ancrent à la fois dans un rapport à l’environnement et dans des solidarités, des réciprocités et des transmissions instituées par la parenté. Les événements climatiques se font de plus en plus fréquents. Les territoires se transforment, sous l’effet direct ou indirect d’activités humaines, de plus en plus rapidement à des échelles temporelles désormais sensibles sur une ou deux générations humaines. Ces phénomènes posent, à des échelles locales diverses, des questions de conservation de la nature auxquelles Sabrina Doyon et Ismael Vaccaro ont consacré un numéro spécial d’Anthropologie et Sociétés (2019). Lorsque des travaux d’anthropologie du politique ou de l’économique se sont penchés sur les effets des changements climatiques ou de l’exploitation industrielle sur des populations autochtones, ils ont souvent poussé l’observation jusqu’à l’organisation des collectivités locales (voir le compte rendu de l’ouvrage de Buu-Sao [2023] dans ce numéro), mais ont rarement passé le seuil des relations de parenté (voir Cliggett [2005] pour un exemple de mobilisation de la parenté en situation de famine). L’ascension puis le déclin du structuralisme semblent avoir durablement délié l’anthropologie sociale de la parenté des questions écologiques. À partir des années 1980, l’anthropologie de la parenté s’est tournée vers les défis théoriques et sociétaux posés par le développement des technologies de procréation médicalement assistée et les unions de même sexe (Strathern 1992 ; Porqueres i Gené 2020), comme en témoigne Le débat des avatars (Peneque 2022) dont ce numéro offre un compte rendu. D’autres travaux ont insisté sur la dimension nourricière et non consanguine de la parenté charnelle, explorant les liens entre filiation et alimentation (Carsten 1995) ou les conditions économiques et sociales de la prise en charge et du soin dans la parenté, y compris à distance (Weber 2013) et dans des maisonnées transnationales (Pfirsch 2025). C’est à l’échelle de l’ethnographie des groupes de parenté que ces travaux débouchaient sur l’importance des économies de subsistance mobilisées par la parenté, à proximité ou à distance (voir par exemple le compte rendu de l’ouvrage de Pruvost [2024] dans ce numéro). Enfin, les liens entre écologie et parenté ont été explorés à nouveaux frais au croisement de perspectives historiques et ethnoécologiques (Dousset, Park et Guille-Escuret 2019), rappelant que la parenté, sous la forme de modèles systémiques ou de pratiques articulées, apparaît aussi comme un moyen d’action et de transformation de la vie en société. Rattrapés …
Appendices
Références
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