Le titre de ce livre pique la curiosité et fait réagir. En laissant ce livre à la vue sciemment, il a provoqué à la fois des rires, de l’étonnement et même de l’indignation ! On peut donner raison à l’éditeur d’avoir choisi ce titre, mais ce livre mérite une considération qui dépasse la stratégie de vente. Comme enseignant de sociologie au collégial, Guertin-Tardif utilise des énigmes pour stimuler l’imagination sociologique en classe. Il s’appuie sur l’intérêt répandu pour les romans ou séries policières qui nous plongent dans un jeu d’indices et de pistes à suivre. C’est ce qu’il propose dans le livre. Ainsi, les énigmes sociologiques qu’il élabore posent différentes questions sur des aspects de la vie en société, chaque fois comme prétexte à la découverte de mécanismes sociaux qui échappent à notre perception immédiate. En ce sens, les personnes qui enseignent la sociologie trouveront évidemment un intérêt à ce livre. Mais plus largement, le personnel enseignant à tous les niveaux scolaires, tout comme les personnes en formation universitaire initiale à l’enseignement, auraient avantage à y jeter un coup d’oeil pour réfléchir aux caractéristiques sociologiques de leurs élèves et à l’influence du social sur leurs actions. En effet, le monde de l’éducation passe un peu trop souvent sous silence les dynamiques sociales de l’apprentissage pour un peu trop se concentrer sur ses aspects psychologiques ou pédagogiques. Or, ce livre permet justement une incursion salutaire, ludique et fort accessible dans la réflexion sociologique. Il se divise en trois parties, dont la première porte sur les moeurs, la deuxième sur les institutions sociales et la troisième sur les inégalités sociales. Dans l’introduction, Guertin-Tardif aborde l’année de naissance pour prédire l’accession aux rangs professionnels des joueurs de hockey pour illustrer le type d’énigme sociologique qu’il entend développer dans les autres parties. Dans la partie sur les moeurs, il est question de la propension des gourous à se cacher pour aller à la toilette et du fait que nos ancêtres ne sourient pas sur les photographies. Dans la partie sur les institutions, il est question du taux de suicide qui baisse durant les pandémies et de la propension des détenu·e·s à assister à la messe du samedi soir. La partie sur les inégalités sociales aborde les Kevin qui ne deviennent pas médecins et le fait que les Américain·e·s meurent en moyenne plus jeunes qu’ailleurs dans les pays industrialisés. Ces énigmes piquent assurément la curiosité, mais, à la lecture, elles s’avèrent d’intérêt inégal. Toutefois, celle qui donne son titre au livre est de loin la plus fouillée et la plus intéressante et justifie à elle seule la lecture de ce livre. Le caractère disparate des énigmes énumérées semble relever d’une intention d’amuser le lectorat, mais derrière cette apparente légèreté se trouve un réel travail d’analyse sociologique que la capacité de vulgarisation hors du commun de Guertin-Tardif arrive habilement à masquer. En effet, tout comme M. Jourdain de Molière faisait de la prose sans le savoir, l’auteur parvient à nous immerger dans diverses dimensions de l’analyse sociologique sans que l’on s’en aperçoive ! En fait, il faut lire l’épilogue pour bien comprendre que l’objectif du livre est de mettre en lumière un principe sociologique fondamental : « les individus ne vivent pas sur des ilots séparés, mais sont toujours attachés les uns aux autres par des fils invisibles » (p. 230). Les énigmes sont savamment construites autour de concepts sociologiques afin de présenter, évidemment de manière succincte, les auteurs phares de la discipline. Par exemple, dans l’énigme sur les gourous, il introduit la présentation de soi chez Goffman et la civilisation des moeurs d’Elias. Il revient …
Guertin-Tardif, É. (2024). Pourquoi les Kevin ne deviennent pas médecins et autres phénomènes de société expliqués. Les Éditions du Journal[Notice]
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Frédéric Deschenaux Université du Québec à Rimouski
