Bien que publié dans la série « Essais » de la collection « Fabrique d’histoire », l’opus de Gaston Desjardins se présente en fait, ainsi que l’indique le sous-titre, comme un florilège de pensées et de réflexions sur le monde universitaire (au Québec), l’épistémologie et l’enseignement de l’histoire et, plus largement, le rapport des humains avec le passé. Pour citer la quatrième de couverture, « Ce livre est un essai qui prend souvent les allures d’un récit : celui d’un ancien professeur d’histoire qui a senti le besoin, en fin de parcours, d’aller dans l’arrière-boutique pour méditer sur le sens de son métier et sur ses multiples visages. Son ambition première est d’alimenter le débat, de bousculer les convenances et de remettre en cause bien des idées reçues sur l’histoire, sa fabrication et son enseignement ». Disons-le d’emblée : l’ouvrage m’a beaucoup intéressé, étant moi-même retraité depuis peu après une carrière centrée sur l’histoire et son enseignement. Le style est fleuri, littéraire, délicieusement ironique, et la pensée de Gaston Desjardins est dense et érudite – bien que parfois répétitive –, gravitant autour de quelques idées bien arrêtées et volontairement provoquantes à travers lesquelles ressort une certaine désillusion de fin de carrière et une critique assumée à l’égard de l’institution universitaire, de l’enseignement et de la recherche qu’on y mène, et des prétentions de l’histoire savante. En 7 chapitres et 245 pages, l’auteur raconte un récit un brin nostalgique, émaillé d’anecdotes, touchant son enfance, sa formation universitaire, puis son métier d’enseignant et de chercheur en histoire, d’abord à l’UQAM comme chargé de cours puis à l’UQAR comme professeur. C’est à partir de ce récit qu’il nous propose une réflexion critique sur l’« institution » qu’est la recherche universitaire en histoire et ses pratiques établies, auxquelles il dit s’être prêté à son corps défendant. Dès la première page, il annonce en effet qu’il y était « réfractaire » et qu’il ne s’y est « jamais trop bien senti à sa place » (p. 3). Or, c’est justement ce décalage, vécu en partie comme un syndrome de l’imposteur, qui sert de moteur à sa réflexion et lui confère originalité et intérêt. Que reproche l’auteur à ce qu’il appelle « l’Homo academicus » ? Avouant ne pas avoir eu « d’appel à la vocation », de « passion originelle » (p. 45) pour un poste universitaire, il s’étonne un peu d’y avoir fait carrière. Ayant pris un certain temps avant de se brancher professionnellement, c’est par sa passion pour l’histoire et ses propres sujets de recherche qu’il entame et poursuit des études supérieures jusqu’au doctorat, où il découvre et se socialise à l’histoire savante, à ses codes et aux attentes de la communauté des historien·ne·s patenté·e·s. Disant tout haut ce que plusieurs pensent tout bas, il règle ses comptes notamment avec le passage obligé de la course aux subventions, compétitive et en partie factice selon lui, mais néanmoins nécessaire pour plaire à l’institution. Comme d’autres, il dénonce le fait que le monde universitaire « fonctionne sous l’empire d’un système de production effréné » (p. 5), qu’il y règne un clientélisme à tendance néolibérale et que la « rigueur scientifique est frelatée, davantage préoccupée par la recherche de prestige et de subventions que par la quête de nuances et de réflexion » (p. 5). En somme, son esprit rêveur et paisiblement rebelle s’accommodait mal de ce moule rigide. À la recherche, l’auteur ne cache pas avoir préféré l’enseignement. Comment ne pas être d’accord avec lui lorsqu’il affirme « qu’un enseignement de l’histoire n’est valable que lorsqu’il stimule la réflexion sur le savoir historique lui-même …
Desjardins, G. (2024). L’arrière-boutique de l’histoire. Méditations d’un vieux professeur. Presses de l’Université Laval[Notice]
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Jean-François Cardin Université Laval
