Revue Jeunes et Société Tous les articles de cette revue sont soumis à un processus d’évaluation par les pairs.
Volume 9, numéro 1, 2025 Les parcours juvéniles sous le prisme du processus pénal Sous la direction de Anta Niang et Marie Dumollard
Sommaire (8 articles)
Dossier thématique : Les parcours juvéniles sous le prisme du processus pénal
-
Des jeunes et des parcours sous le prisme du processus pénal
Anta Niang et Marie Dumollard
p. 2–32
RésuméFR :
Les jeunes dans le système de justice pénale évoluent dans un paysage occidental marqué par un durcissement progressif du regard sur la délinquance juvénile. Ce regard est ancré dans des façons parfois réductrices de nommer les jeunes ou encore dans des conceptions dominantes de la délinquance juvénile orientées vers la carrière criminelle, le type de réponse pénale proposé ou la construction sociale des figures de la délinquance. Les jeunes peuvent ainsi se trouver associés davantage aux actes commis ou aux interventions qui leur sont adressées, au détriment parfois des contextes sociaux et culturels dans lesquels ils et elles évoluent et qui se reflètent dans différentes sphères de leur vie. Cet article propose justement un changement de regard, orienté vers les perspectives de transition vers l’âge adulte et de reconnaissance des droits des jeunes. Ces deux angles d’analyse permettent de penser des interventions privilégiant une réponse sociale aux phénomènes de délinquance. Cet article rend ainsi compte des temporalités biographiques des parcours, des tensions expérimentées aux niveaux individuel et organisationnel ou encore des rapports de pouvoir parfois reflétés dans les interventions sociopénales en direction des jeunes et potentiellement nuisibles à leurs parcours et à la reconnaissance de leurs droits. Enfin, cet article propose des pistes d’amélioration misant sur la réflexivité critique et une réponse aux défis organisationnels et structurels fragilisant les conditions de travail.
EN :
The experiences of youth in the criminal justice system play out against the backdrop of steadily hardening Western attitudes towards juvenile delinquency. Such attitudes are rooted in sometimes simplistic ways of labelling juveniles, or in prevailing conceptions of youth crime that focus on criminal careers, proposed responses, or the social construction of delinquency. As a result, young offenders tend to be associated with either their criminal acts or the interventions they receive, whereas the social and cultural contexts that shape various aspects of their lives are often overlooked. This article proposes a shift in analytical perspective. Specifically, a focus on the transition to adulthood and the rights of young offenders makes it easier to envisage interventions that prioritize a social response to delinquency. The article therefore looks at the lives of young offenders through the lenses of trajectories and temporalities. It emphasizes personal and institutional tensions, as well as how the power relations sometimes reflected in the socio-legal interventions that young people receive can undermine their development and the recognition of their rights. Finally, in terms of improving the situation, the article identifies a need for critical reflexivity, as well as for tackling the organizational and structural challenges that create poor working conditions.
-
Conditions sociales des mineurs en situation de rue à Conakry, réponse pénale et économies morales
Gnouma Laurent Koniono
p. 33–59
RésuméFR :
Cet article analyse la situation sociale des mineurs à Conakry, depuis leur familiarisation à la rue, la réponse pénale qui leur est apportée lorsqu’ils commettent des actes délictueux, ainsi que les jugements moraux adressés aux parents par les juges du tribunal pour enfants lors des audiences. En Guinée, la frontière entre la maison et la rue est beaucoup plus poreuse que dans les sociétés occidentales. Les enfants sont rapidement amenés à travailler pour subvenir à leurs besoins, à ceux de leur famille, ou pour apprendre un métier comme apprentis. Les raisons qui concourent à leur emprisonnement sont d’ordre social, économique et politique. Qu’ils aient ou non une expérience de la rue, ils sont incarcérés pour des cas de vol (75 %), de viol (6,86 %) ou de meurtre (5,88 %). Certains sont incarcérés pour avoir participé à des manifestations politiques. Dans ce contexte, il est essentiel d’analyser le traitement juridique qui est réservé aux mineurs à la lumière de la façon dont sont considérés les enfants plus largement dans la société guinéenne. Cet article interroge par ailleurs le concept même d’« enfant » et de « mineur » dans un contexte culturel et social où les définitions occidentales ethnocentrées, mais à vocation universaliste des institutions, ne s’appliquent pas toujours.
EN :
This article analyzes the social conditions faced by minors in Conakry. It discusses their introduction to life on the street, their encounters with the criminal justice system, and the moral judgments directed at their parents by youth court judges. In Guinea, the boundary between the home and the street is much more porous than in Western societies. At a young age, children need to become self-sufficient and support their families by finding work or by serving an apprenticeship to learn a trade. They find themselves incarcerated for social, economic, and political reasons. Regardless of whether they have been living on the street, young people are given custodial sentences for crimes including theft (75%), rape (6.86%), and murder (5.88%). They are also sometimes imprisoned for participating in political demonstrations. In this context, it is essential to analyze the legal experiences of minors in light of how children are viewed more broadly in Guinean society. This article also raises questions about the relevance of “child” and “minor” as concepts in a cultural and social context where Eurocentric institutional definitions, despite their claims to universality, do not always apply.
-
Profils de mises au changement de personnes adolescentes placées sous garde en vertu de la justice pénale pour mineurs en Belgique francophone : vers une compréhension du désistement assisté entre 13 et 18 ans
Cécile Mathys, Madeleine Assé N’Zi, Émilie Fouquet et Nathalie M. G. Fontaine
p. 60–101
RésuméFR :
Cette étude porte sur le désistement assisté en se focalisant sur les profils de mises au changement auprès de personnes adolescentes en conflit avec la loi et placées sous garde en Belgique francophone. Notre objectif était de comprendre la place des scripts narratifs, des émotions ressenties et des soutiens perçus, et ce, au départ d’un échantillon diversifié (n = 20, 40 % filles, âge moyen = 16 ans, é.-t. = 1,48). Des entretiens qualitatifs ont été menés afin de récolter les récits de vie de ces personnes adolescentes. Les résultats identifient quatre profils de mises au changement, se présentant sur un continuum de « pas de mise au changement » jusqu’à « mise au changement maintenue ». Des scripts narratifs ont été repérés, ceux préexistants à cette étude et non spécifiques aux personnes adolescentes en conflit avec la loi (p. ex. agentivité, création de sens – profils 3 et 4, mise au changement consolidée ou maintenue) et d’autres, propres à cette étude (neutralisation, contradiction – profils 1 et 2, pas de mise au changement ou mise au changement initiée). Les émotions ressenties lors du placement sont ambivalentes, tant positives que négatives, pour l’ensemble des profils. Les soutiens perçus sont multiples chez les personnes adolescentes des profils 3 et 4 alors qu’absents au sein des profils 1 et 2. Les implications de cette étude sont nombreuses pour les professionnels de la justice pénale des mineurs sur la façon dont ils peuvent soutenir les mises au changement.
EN :
Our study of assisted desistance looks at commitment to change among justice-involved youths at juvenile correctional facilities in French-speaking Belgium. We set out to understand the role of narrative scripts, emotions, and perceived support by conducting qualitative interviews with a diverse sample of justice-involved youth (n = 20, 40% girls, mean age = 16, s.d. = 1.48). Based on the level of commitment to change reflected in the collected life histories, we divided research participants into four profiles, on a continuum from “no commitment to change” to “consistent commitment to change.” Some of the identified narrative scripts (agency, meaning making) predated the study and were not specific to our sample. They corresponded to profiles 3 and 4, defined by an improving or consistent commitment to change. Other narrative scripts (neutralization, contradiction) were specific to our study and corresponded to profiles 1 and 2, defined by the absence or emergence of a commitment to change. Across all profiles, a mix of positive and negative emotions were reported. Youths in profiles 3 and 4 perceived high levels of support, whereas those in profiles 1 and 2 perceived none. Our findings have numerous implications for youth justice professionals in terms of how they can support change among justice-involved youths serving custodial sentences.
-
Les mineurs auteurs d’infractions à caractère sexuel suivis à la protection judiciaire de la jeunesse : place du pénal et articulations avec les dispositifs spécifiques de prise en charge
Marie Romero
p. 102–136
RésuméFR :
Cet article s’inscrit dans nos réflexions autour des mineurs auteurs d’infractions à caractère sexuel (MAICS) et plus particulièrement ceux qui ont bénéficié d’un traitement judiciaire spécifique au regard de la nature sexuelle des actes commis. Si la plupart des jeunes auteurs d’infractions à caractère sexuel font l’objet d’un suivi pénal par la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ), dans le cadre d’un accompagnement « standardisé », certains à la marge ont pu bénéficier d’une prise en charge innovante au sein d’un dispositif spécifique (groupe thérapeutique ou psychoéducatif, dispositif d’AEMO (Action éducative en milieu ouvert) spécialisé en violences sexuelles, dispositif de justice restaurative). Bien que minoritaires en France, ces dispositifs disruptifs constituent une modalité de régulation pénale inédite des infractions à caractère sexuel et présentent un grand intérêt pour la recherche. Il s’agira d’objectiver et de documenter la réalité sociologique complexe que constituent ces parcours sociopénal et institutionnel : de quelle façon sont-ils construits et organisés? Nous montrerons plus particulièrement comment les dispositifs ont été mobilisés lors du suivi pénal par la PJJ, leurs implications et les effets multiples sur la temporalité des parcours des jeunes auteurs d’infractions à caractère sexuel.
EN :
This article deals with minors who have committed sexual offences and, more specifically, those who have benefited from special measures implemented for such crimes. In France, most young sex offenders receive “standard” support as part of the monitoring efforts of the PJJ, the branch of the criminal justice system responsible for youth protection. However, in some exceptional cases, more innovative and targeted approaches are brought to bear, including group or psycho-educational therapy, open-custody educational initiatives (AEMO) designed specifically for cases of sexual violence, and restorative justice efforts. Although they have yet to become mainstream, these novel approaches to the rehabilitation of young sex offenders are of great interest for researchers. The article aims to objectively document the complex sociological realities that structure the social and institutional pathways of the young people concerned. In particular, we discuss the various measures implemented by the PJJ and their multifaceted impact on the temporal aspect of pathways followed by minors who commit sexual offences.
-
Jullian : de la stigmatisation au dessaisissement des institutions. Articuler déviance et parcours de vie pour analyser les processus de désistance
Hélène Chéronnet
p. 137–170
RésuméFR :
Cet article se propose de montrer, en mobilisant la sociologie de la déviance et la sociologie des parcours de vie, comment différentes lignes biographiques d’un parcours du jeune Jullian, en situation de délinquance, s’entrecroisent, se combinent pour stigmatiser des actes déviants nécessitant également un accompagnement dans le registre du soin. Celui-ci nous semble emblématique de l’incertitude qui traverse des parcours caractérisés par l’aspect multiforme des problèmes sociaux et par des interactions avec des institutions du contrôle social qui peuvent contribuer à la dégradation de l’identité par le jugement et la condamnation. L’analyse du parcours de Jullian montre comment l’enchaînement des ruptures biographiques vient renforcer une errance institutionnelle, conduit au dessaisissement des institutions de soin et de protection de l’enfance au profit d’une seule réponse pénale face à des comportements jugés inadaptés.
EN :
Drawing on the sociology of deviance and the sociology of the life course, this article seeks to show how different biographical pathways followed by Jullian, a young offender, intersect and combine to stigmatize deviant acts while also requiring professional care. In our view, his experiences are emblematic of the uncertainty that runs through lives shaped by complex social problems and encounters with institutions of social control, which can contribute to the degradation of identity through judgment and condemnation. An analysis of the life-changing event in Jullian's life shows how he found himself moving from agency to agency, until youth care and child protection institutions ultimately stepped aside in favour of a purely criminal justice approach to addressing behaviour viewed as problematic.
-
À l’intersection de la protection de la jeunesse et de la justice pénale juvénile : un état de la situation au Québec
Carole Sénéchal et Mathieu Farazandeh
p. 171–198
RésuméFR :
La délinquance juvénile embrasse une variété d’actes (et d’omissions) imputables aux personnes mineures et qui s’écartent des normes de conduite communément admises par la société. Les origines plurifactorielles de la délinquance juvénile appellent une intervention concertée sur plusieurs fronts, depuis l’effort que la famille (élargie) et l’enfant doivent investir, les relations de voisinage, les services scolaires jusqu’à la disponibilité des services de santé et des services psychosociaux. Les enjeux de cette prise en charge se compliquent encore par le fait qu’un contrevenant adolescent peut être considéré par la loi comme une personne à protéger – au sens de la Loi québécoise sur la protection de la jeunesse – mais aussi à responsabiliser – par le régime d’exception prévu dans la Loi canadienne sur le système de justice pénale pour les adolescents (LSJPA). Au Québec, au-delà des liens explicites entre les deux régimes, le choix de désigner le directeur de la protection de la jeunesse (DPJ) pour assumer le rôle et les responsabilités du « directeur provincial » au sens de la LSPJA permet une implication continue du régime de la protection de la jeunesse tout au long de la prise en charge d’un adolescent par la justice pénale juvénile.
EN :
“Juvenile delinquency” encompasses a range of acts (and omissions) by minors that depart from commonly accepted norms of behaviour. The multifaceted nature of juvenile delinquency calls for concerted action on several fronts, including efforts on the part of the child, their (extended) family, the broader community, and the school system. The availability of health and social services (including mental health services) is another key consideration. In Quebec, child welfare efforts are further complicated by a young offender’s status as both a person requiring protection under Quebec’s Youth Protection Act and a criminal defendant under Canada’s Youth Criminal Justice Act (YCJA). Beyond more formal connections between the child protection and youth criminal justice systems, appointing the Director of Youth Protection to the role of “provincial director,” as defined under the YCJA, allows for the ongoing involvement of youth protection services throughout a young person’s experience in the youth criminal justice system.
Article régulier
-
L’intimidation scolaire ciblant les jeunes 2ELGBTQNB+ en situations de handicap au Canada : une approche intersectionnelle
Martin Blais, Raphaël Jacques et Mariia Samoilenko
p. 199–230
RésuméFR :
Cette étude brosse un portrait des expériences d’intimidation scolaire des jeunes aux deux-esprits, lesbiennes, gai⸱es, bisexuel⸱les, trans, queers et non-binaires (2ELGBTQNB+) en situations de handicap et capacité·es. Une enquête pancanadienne (2019-2020) a documenté ces expériences chez 1215 jeunes 2ELGBTQNB+ de 15 à 29 ans. Des analyses descriptives ont révélé que les étudiant·es 2ELGBTQNB+ en situations de handicap étaient davantage exposé·es à l’intimidation que les étudiant·es 2ELGBTQNB+ capacité·es et qu’iels étaient significativement plus intimidé·es par les autres élèves et le personnel scolaire que leurs homologues 2ELGBTQNB+ capacité·es. Des analyses de médiation causale ont montré que les situations de handicap étaient associées directement et indirectement, par le biais de l’intimidation, à une santé mentale réduite et à des niveaux élevés de solitude et d’anxiété sociale. La présence de politiques anti-intimidation dans l’école diminuait significativement la magnitude des effets de l’intimidation. À la lumière de ces résultats, l’adoption de politiques anti-intimidation attentives à l’hétérosexisme, au cisgenrisme et au capacitisme et l’implantation d’interventions autoréflexives et attentives aux structures scolaires apparaissent essentielles pour contribuer au plein épanouissement éducationnel des étudiant·es 2ELGBTQNB+.
EN :
This article looks at school bullying experienced by disabled two-spirit, lesbian, gay, bisexual, transgender, queer, and non-binary (2SLGBTQNB+) youth in Canada. It is based on a nationwide survey, conducted in 2019-2020, of 1,215 2SLGBTQNB+ students between the ages of 15 and 29. Descriptive analysis found that, compared to their non-disabled peers, disabled 2SLGBTQNB+ students were significantly more likely to be bullied by other students or school staff. Causal mediation analysis revealed that, in the context of school bullying, having a disability was directly and indirectly associated with poorer mental health and higher levels of loneliness and social anxiety. At the same time, the implementation of pro-active anti-bullying policies by schools was associated with significantly reduced negative outcomes. These findings underscore the importance of anti-bullying policies that address heterosexism, cisgenderism, and ableism—alongside school-based interventions carefully designed to promote self-reflection—for helping 2SLGBTQNB+ students reach their full academic potential.