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Introduction

Pourquoi et comment interroger les circulations et les ancrages dans les institutions contemporaines?Why and How Should We Examine Circulations and Anchorings within Contemporary Institutions?[Notice]

  • Yves Bonny,
  • Frédérique Giuliani ORCID logo et
  • Denis Laforgue  ORCID logo

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  • Yves Bonny Maître de conférences en sociologie, laboratoire Espaces et Sociétés (UMR 6590) — Université Rennes 2

  • Frédérique Giuliani ORCID logo 0000-0002-0651-8578 Maître d’enseignement et de recherche, Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation — Université de Genève

  • Denis Laforgue  ORCID logo 0009-0009-8361-9821 Maître de conférences en sociologie — Université Savoie Mont Blanc

La thématique de la circulation et de la mobilité apparaît, à plusieurs égards, centrale aujourd’hui, qu’on l’aborde à partir des dynamiques culturelles de l’individualisme moderne ou sous l’angle du nouvel esprit du capitalisme. À l’ancrage des individus dans des liens sociaux, géographiques, familiaux, conjugaux marqués par la permanence et la durabilité, auxquelles renvoient les institutions traditionnelles, mais aussi celles de la première modernité (elles-mêmes organisées par des éléments de traditionalité tels que les rôles de genre ou la croyance candide dans le progrès et la science [Beck, 2001]), semble succéder une nouvelle manière d’être au monde caractéristique d’une radicalisation de l’expérience moderne. La mobilité des personnes entre différents mondes sociaux, différentes relations sociales (Simmel, 1999), et la circulation permanente des personnes, des savoirs, des cultures, des visions hétérogènes du monde social y tiennent une place centrale, conduisant à parler de modernité « liquide » (Bauman, 2006). Porté initialement par un idéal du progrès (technologique, social, civique) et des valeurs démocratiques, dont participe notamment en sociologie la métaphore centrale de la mobilité sociale, l’imaginaire de la mobilité a progressivement infusé le socle moral et normatif des institutions sous des formes renouvelées du fait de l’affaiblissement de cet idéal (Barrère et Martuccelli, 2005). Les récits aujourd’hui associés au changement institutionnel sont le plus souvent porteurs de cet imaginaire mobilitaire lorsqu’ils se justifient à la faveur du « décloisonnement », de « l’inclusion » et de l’ouverture à la « diversité », de « l’agilité institutionnelle ». Cet imaginaire mobilitaire ne concerne pas seulement le travail des institutions sur elles-mêmes, il est dans le même temps porteur d’un modèle de sujet réflexif (Archer, 2012), stratège, résilient, réactif, émancipé de ses liens d’appartenance et capable de « naviguer » dans un monde mouvant et en réseaux (Castells, 1998), de saisir les occasions qui se présentent. L’intention heuristique de ce dossier consiste à interroger et à documenter les formes pratiques de cet imaginaire institutionnel de la mobilité, appréhendé comme modèle culturel ou idéologique (à travers les valeurs et modèles du bien associés à la mobilité), mais aussi comme instrument de gouvernement des conduites. Il s’agit d’éclairer ces mobilités, qu’elles concernent les circulations physiques ou les dispositions psychiques à la réflexivité et qui se déploient, de manière apparemment paradoxale, dans un contexte sociétal marqué par l’affaiblissement de la mobilité sociale et la cristallisation des inégalités sociales. L’hypothèse transversale documentée par ce numéro thématique est la suivante : l’imaginaire mobilitaire se recompose aujourd’hui en s’articulant autour de l’une des valeurs centrales de nos sociétés, celle de l’individu. Mais cette valeur s’inscrit désormais dans deux registres profondément différents. D’une part, le registre libéral-démocratique, qui met l’accent sur le droit des individus à se définir par eux-mêmes, appelant la responsabilité sociétale d’en assurer au maximum la possibilité pour tous. D’autre part, le registre néolibéral, qui vise à configurer le monde sous la forme d’un marché planétaire où doivent pouvoir circuler librement les entreprises, les capitaux, les moyens de production, selon une logique de puissance génératrice de précarité et d’inégalités. À charge pour les personnes de s’adapter à cette configuration en étant elles-mêmes mobiles et réactives, ou sinon d’en subir les conséquences, rapportées à leur responsabilité personnelle. Ce dossier met par ailleurs en lumière, pour chacun de ces deux registres, le caractère dual de cet imaginaire mobilitaire, entre la mobilité et la circulation comme idéal d’une part, et leurs déclinaisons respectives en tant qu’injonction, norme et contrainte, d’autre part. Autrement dit, l’idéal mobilitaire constitue, d’un côté, une aspiration, voire un bien pour les individus à travers la liberté de se définir soi-même par-delà les assignations identitaires, liberté soutenue par les …

Parties annexes