Tout cartographe ou géographe sait que toute carte comporte des zones d’ombre, des recoins ou des parties qui soulèvent plusieurs questions quant à leur degré de représentativité, d’exactitude, etc. En effet, l’histoire de la cartographie et de la géographie, depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours, rapporte de nombreux exemples de ces omissions, volontaires ou non. Même aujourd’hui, malgré tous les outils technologiques à notre disposition et à l’ère de la massification des données (big data), on ne peut pas tenir pour acquises l’objectivité et la neutralité des cartes, car une lecture approfondie « permet de révéler les enjeux de savoir et de pouvoir sous-jacents à la fabrique et aux usages de l’information géographique numérique » (p. 9). C’est le sujet de l’ouvrage de Matthieu Noucher. En introduction, l’auteur s’interroge sur le blanc des cartes, ces zones vides qui résultent d’une absence d’informations ou de données, d’omissions volontaires ou non, ou d’une tentative de dissimuler une donnée ou une information à des fins politiques ou culturelles (p. 9). Inspirées des critical studies, les infrastructures cartographiques du géoweb sont aujourd’hui des « opérateurs » issus de choix techniques et politiques qui méritent d’être analysés. Ainsi, faut-il « s’interroger [sur] les rationalités politiques à l’oeuvre dans les boîtes noires algorithmiques du géoweb, jusque dans la logique de leurs omissions et dépasser la cartographie critique pour déconstruire les boîtes noires algorithmiques (p. 13) ». Noucher nous propose d’explorer ces questions dans les grands espaces amazoniens, en particulier en Guyane, son terrain d’étude. Le livre comporte six chapitres dont les deux premiers sont de facture théorique. Dans le premier chapitre, l’auteur rejette d’emblée la vision positiviste d’une progression constante et cumulative des savoirs géographiques et s’interroge sur les enjeux contemporains par rapport à ceux motivés par les conquêtes coloniales. Il explique que, malgré une évolution de 30 ans marquée par le passage de la géomatique au géoweb, on ne peut que déplorer une inégale géonumérisation du monde. C’est sous cet angle qu’il importe de réfléchir sur les différentes nuances et différents sens des blancs afin de découvrir la pluralité des sens derrière ces vides. Par exemple, l’intérieur de la Guyane est un exemple où le blanc des cartes représentant la forêt guyanaise apparaît comme un no man’s land, notamment sur les cartes topographiques du Géoportail de l’Institut géographique national (IGN) en France, etc. Pourtant, il existe d’autres sources, comme l’Atlas critique de la Guyane qui montre l’intérieur de la forêt guyanaise comme « une forêt diversifiée, habitée, cultivée, parcourue, travaillée, évolutive » (p. 68). Au chapitre II, Noucher poursuit sa réflexion théorique en posant un regard critique sur les boîtes algorithmiques et sur la production cartographique contemporaine. En effet, il suggère d’intégrer des approches critiques permettant l’adoption d’une grille d’analyse révélant les rapports de pouvoir autour de l’information géographique numérique et de « se concentrer sur les processus sociotechniques qui participent en amont à sa fabrique, et en aval, à son usage » (p. 88). Après avoir décrit les principaux paradigmes-clés en cartographie, il explique comment le géoweb s’est déployé et s’est imposé grâce à l’émergence de nouveaux contenus (information géographique volontaire), de méthodes de collecte, ou de combinaison de données, de l’apparition de dispositifs géotechnologiques miniaturisés permettant de consulter ou de mettre à jour les données, etc. (p. 106). L’acteur principal de ce déploiement est l’individu comme collecteur de données, lesquelles participent directement aux productions associées au géoweb, mais dont la contribution s’efface derrière des traitements cartographiques. Avec le géoweb, apparaît une nouvelle façon de concevoir des cartes, comme les globes virtuels ou autres géovisualisations qui, pour l’auteur, ressemblent à un …
NOUCHER, Matthieu (2023) Blancs des cartes et boîtes noires algorithmiques. CNRS Éditions, 408 p. (ISBN 978-2-271-14654-0)[Notice]
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Claude Marois Université de Montréal
