L’ouvrage se veut une étude globale de la frontière, notion polymorphe (p. 27) traitée dans un fort volume qui en retrace les différents aspects, de l’histoire jusqu’aux considérations politiques, littéraires et philosophiques. Vingt-quatre intervenants ont rédigé les vingt-deux chapitres, précédés d’une préface, d’introductions et suivis d’une conclusion générale, d’une postface, le tout complété par une abondante bibliographie et un index. On y affirme d’entrée de jeu (p 12) que « les géographes sont les experts par excellence des frontières » sans pour autant leur laisser ensuite une place significative : sur les cinq parties du livre, une seule – et la plus réduite (37 p.) – leur est consacrée. Le propos s’ouvre donc par des études historiques, qui sont d’un intérêt inégal. La présentation du limes romain se fonde sur une compilation de textes à laquelle manque presque totalement la dimension archéologique. Nihil novi sub sole. L’examen des frontières en mouvement de l’Europe médiévale est plus original. L’énorme lacune vient ensuite : alors qu’il est sans cesse fait référence au traité de Westphalie, dans l’ouvrage, le XVIIe siècle est oublié, au profit d’une approche caricaturale de la question des frontières durant la période révolutionnaire. Enfin, c’est un cours – plus qu’un travail de recherche – qui se préoccupe de la redéfinition des États après les deux guerres mondiales. La deuxième partie traite de la frontière dans les différentes aires géopolitiques : Moyen-Orient, Chine, Afrique, Russie, Union européenne et Arctique. C’est dire que, pour les auteurs, ni l’Amérique, ni l’Océanie, ni les océans (à l’exception de la mésogée polaire) n’y ont de frontières. La convention de Montego Bay n’est pas une fois mentionnée. Les domaines observés sont l’occasion d’une multiplication de banalités et d’idées reçues : le Moyen-Orient n’a pas de frontières satisfaisantes ; le confucianisme s’opposerait à la démocratie en Chine ; les problèmes africains sont tous perçus (p. 194) sous le prisme huntingtonien (islam contre chrétienté) ; seule l’OTAN viole le droit international (p. 217) ; l’Union européenne pratique une « politique d’immigration massive » (p. 223) sans qu’aucun chiffre ne vienne soutenir l’affirmation ; « la position géographique… de l’espace arctique se caractérise par sa circumpolarité » (p. 239). On en rirait presque. L’illustration cartographique, principalement puisée dans la revue Conflits, est indigente. La troisième partie (« De l’usage stratégique de la frontière ») assure, dans son premier chapitre, que l’Union européenne est un « territoire marchand, fongible, liquide » (p. 248) ; c’est oublier le poids des normes-barrières propres à chaque État. On y confond aussi les mouvements de capitaux et leur immobilisation foncière. On ne comprend pas l’intérêt du chapitre II, de seulement sept pages. Le chapitre III, consacré à la Cour internationale de justice, qui aborde notamment − et pour la première fois dans l’ouvrage − les frontières postcoloniales de l’Amérique latine (p. 274), est autrement plus riche et montre un véritable effort d’analyse fondé sur des exemples précis, entre autres, l’arrêt concernant la construction du mur israélien (p. 282). Celui consacré à la Transnistrie expose assez clairement une situation complexe, illustrée par une carte qui n’est certes pas des auteurs, mais qui est plutôt parlante. Vient ensuite – enfin – la partie écrite par des géographes. Le premier chapitre évoque d’abord la muraille de Chine, déjà traitée dans la deuxième partie. La typologie (glacis protecteur, frontières chaudes, frontières en évolution) n’a pas grand sens, mais elle est l’occasion de découvrir des espaces qui n’ont pas été précédemment décrits, par exemple la frontière Mexique-États-Unis ; hélas ! le texte est plus une leçon qu’une recherche universitaire. Une page – une seule – …
GRANDPIERRON, Matthieu et RÉVEILLARD, Christophe (2023) La frontière. Espace et limite. SPM, 432 p. (ISBN 978-2-38541-127-5)[Notice]
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Bertrand Lemartinel Université de Perpignan
