« La passion pour la géographie [est] indissociable de mes terrains de recherche et des concepts que j’ai utilisés ou créés, indissociable aussi de mon approche critique de la géographie tropicale et des débats, voire des combats que j’ai menés ou auxquels j’ai été associé ». (p. 26). À neuf ans, Michel Bruneau voulait devenir géographe. Dans ce livre, il porte un regard d’un oeil vif, lucide, sur ses longues années de recherche et sur « une reconnaissance tardive à l’âge de la retraite » (p. 275). Il expose son parcours, ses cheminements, les bifurcations, la place des intuitions et des émotions, ses belles rencontres, l’importance de ses liens familiaux et avec des personnalités, dont Pierre Gourou. Trois arguments rendent la lecture de cet ouvrage utile aux géographes et aux chercheurs en sciences sociales. « L’aventure et la découverte des terrains lointains » dans les années 1960-90 sont liées à un héritage familial colonial qui conduit l’auteur dans la région de Chiang Mai, au nord de la Thaïlande. Il va vivre longuement avec les populations des villages, apprendre la langue. Ce « terrain » n’est pas un espace géographique donné : il faut le décrire, en comprendre les valeurs, les comportements des populations. Il n’est pas (seulement) « une carte, c’est un espace idéel et relationnel » (p. 29), « un objet scientifique total ». Bruneau insiste sur la primauté du terrain sur les concepts, même si on arrive dans un espace avec des idées préconçues, préconstruites, explicitées ou non. C’est peu à peu, avec du temps, du partage de la vie quotidienne qu’on propose une représentation, une éventuelle théorisation des règles formelles et informelles qui organisent la vie d’un village, laquelle ne se réduit pas à un type de production ou à un « modèle asiatique précapitaliste » (Chakrabarty, 2025). L’auteur se fait anthropologue, dont le modèle est Lévi-Strauss. Pour comprendre ces villages, il faut connaître l’histoire longue des empires, la place du religieux, l’impact des colonisateurs, parler les langues, situer la Thaïlande dans le contexte asiatique, et alors, Michel Bruneau propose des concepts comme l’État-mandala. Son autre terrain est la Grèce pontique (« le grec sera ma première initiation à l’Orient » p. 43), les pays autour de la Méditerranée, aux marges des grandes puissances et des empires ottoman et byzantin. Il va parcourir les différents pays, étudier les histoires et les fondements de ces régimes et la régularité des exclusions punitives des minorités. Il recourt (rapidement) au concept de territoire et, surtout, il propose l’« hellénisme », « paradoxe ethno-géographique de la longue durée » : comment des pays de petite taille, faibles souvent, aux sociétés fragiles, peuvent encore jouer un rôle moral et spirituel. Le deuxième intérêt porte sur la « crise de la géographie tropicale française dans les années 1980, qui va déboucher sur une géographie « coloniale » produite, dans le meilleur des cas, avec « une bonne foi subjective des chercheurs », mais aussi une géographie au service de la domination de populations indigènes pour les besoins de puissance, pour les conversions religieuses ou pour « l’arrivée de la Civilisation ». Mai 68, 1981, la montée de la pensée marxiste dans le monde de la recherche favorisent et « justifient » la critique du colonialisme dans la lignée de Césaire. Ce cadre marxiste produit des géographies critiques contestant l’idéologie du développement, « naïve ou pleine de bonne conscience » liée à « un économisme simplificateur qui oublie les formations sociales » (Bataillon) (p. 293). Il est moins question de terrains − l’Asie, l’Afrique, les Antilles, chers aux tropicalistes − que de traiter les …
Parties annexes
Bibliographie
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- HUETZ de LEMPS, Alain (1997) Les géographes de Bordeaux et l’Outre-Mer. Les Cahiers d’outre-mer, no 200, p. 541-543.10.3406/caoum.1997.3668 Google Scholar Rechercher cette référence bibliographique sur Google Scholar
