L’ouvrage intitulé L’accès à la justice au prisme des savoirs profanes. Une enquête sur les médias sociaux se termine par la description, entre autres choses, de la manière dont le partage d’information sur différents groupes Facebook contribue à l’émergence d’une « jurisprudence de l’expérience ». Frappante, cette proposition s’inscrit en rupture de nombreux fondements épistémologiques de la pratique juridique, dans son interprétation la plus positiviste à tout le moins. Résolument académique, l’ouvrage d’Alexandra Bahary-Dionne décrit et théorise avec justesse les rapports au droit des internautes publiant dans des groupes Facebook. Issue de la collection Minerve, cette publication consiste en une adaptation du mémoire de maîtrise de l’auteure, qui a été maintes fois primé, à juste titre d’ailleurs. Il faut donc s’attendre au rythme classique, y compris quelques longueurs descriptives, de la démonstration empirique plutôt qu’à une synthèse vulgarisée. Alors, pourquoi s’intéresser aux pratiques informationnelles juridiques sur les médias sociaux ? Premièrement, l’auteure constate que l’accès à la justice au Québec se révèle difficile de nos jours : faute de pouvoir consulter facilement et à faible coût des sources expertes, plusieurs Québécois et Québécoises se tournent vers d’autres vecteurs d’information. Deuxièmement, le concept polysémique d’accès à la justice est interprété largement, à travers un spectre qui va bien au-delà de la représentation devant les tribunaux : l’auteure recense ainsi 18 composantes d’une trajectoire juridique (p. 16 et 17). Devant de telles barrières, objectives et subjectives, que font les sujets du droit ? Ces justiciables, simultanément destinataires et producteurs de contenu juridique (p. 35), se tournent vers les réseaux sociaux. La sociologie du droit est à la base de la construction du projet de recherche de Bahary-Dionne. En s’intéressant aux personnes marginalisées dans la production de connaissances, elle propose une démarche ethnographique qui s’inscrit dans une trajectoire ascendante (bottom-up, p. 40) de production du savoir juridique. Le cadre théorique opère à deux niveaux : à une échelle microsociologique (interactions entre internautes) et dans un contexte social général d’accès à la justice. Notons que l’approche intellectuelle de l’auteure s’inscrit dans un courant juridique croissant, certes, mais marginal. La lecture de son ouvrage s’avère au demeurant d’une très grande fertilité intellectuelle pour tout juriste analytique. L’auteure analyse deux groupes Facebook : l’un réunit des parents ayant des litiges avec la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) ; l’autre, des propriétaires immobiliers. À remarquer que le chapitre 2 présente les dynamiques informationnelles dans chacun des groupes. L’auteure y classe et hiérarchise les questions, les réponses et leurs contenus respectifs. Au passage, soulignons que Bahary-Dionne ne vise pas, dans son projet, à évaluer la véracité des conseils juridiques échangés sur Facebook. Elle en fait un traitement relativement sommaire beaucoup plus loin dans son ouvrage, mais elle constate tout de même « la présence d’informations manifestement erronées qui reviennent de manière récurrente, surtout lorsqu’elles ne sont pas remises en question » (p. 151). À vrai dire, Bahary-Dionne privilégie une approche judicieuse. Écarter la critique du contenu des réponses du coeur de sa démarche ethnographique s’aligne sur la posture intellectuelle de son mémoire, soit une conception de l’épistémologie juridique (p. 43) qui ne s’appuie pas exclusivement sur la maîtrise des faits. Prenons, par exemple, le chapitre 2 : l’auteure y croise cinq types de questions avec cinq types de niveau de précision et cinq niveaux de directivité des réponses (p. 62). Sa proposition s’avère intéressante d’un point de vue analytique et témoigne d’un grand souci du détail dans la codification de l’échantillon. Cela dit, le lien entre cette typologie et les propositions qui constituent le coeur de l’ouvrage se révèle ténu. Bahary-Dionne change de …
Alexandra Bahary-Dionne, L’accès à la justice au prisme des savoirs profanes. Une enquête sur les médias sociaux, Québec, Presses de l’Université Laval, 2024, 221 p., ISBN : 9782766303229[Notice]
…plus d’informations
Samuel Dinel Université Laval
