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Book ReviewsComptes rendus de livres

Frédéric Laugrand et Antoine Laugrand, Des voies de l’ombre : Quand les chauves-souris sèment le trouble. Paris : Muséum national d’Histoire naturelle, 2023, 518 pages[Notice]

  • Benoît Vermander

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  • Benoît Vermander
    Université Fudan

Les chiroptères, ou chauves-souris, constituent le groupe de mammifères le plus important après celui des rongeurs, totalisant plus de 1 400 espèces. C’est aux interactions entre ces animaux et l’espèce humaine que s’intéressent Frédéric et Antoine Laugrand. Ces interactions sont déterminées par l’imaginaire que chaque société ou culture développe envers les espèces qu’elle peut rencontrer, mais aussi, en partie, par les caractéristiques propres aux différentes familles qui les composent ; et bien entendu, au mode de vie adopté par les populations humaines. Le sujet a acquis une acuité nouvelle avec l’épidémie de COVID-19 et les spéculations qu’elle continue d’occasionner, et plus largement avec la propagation des doctrines et des réflexes hygiénistes. L’ouvrage se développe selon trois axes. Le premier rend compte de façon détaillée d’études de cas menées dans l’archipel des Philippines, un espace dans lequel des relations de compagnonnage et d’apprivoisement coexistent avec d’autres beaucoup plus distanciées et il insère ces études dans une perspective comparatiste (Partie I). Il recense ensuite la gamme des représentations et des pratiques qui guident les relations entre humains et chiroptères par toute la planète, en fonction d’un certain nombre de paramètres détaillés en autant de chapitres (Parties II et III). Enfin, il développe et illustre progressivement une thèse « programmatique » (Partie IV), laquelle s’énonce assez tôt dans l’ouvrage : C’est une forme de synanthropie, de cohabitation réciproque, que les auteurs nous invitent à imaginer au travers de la fresque qu’ils brossent. Une attitude qui ne saurait s’arrêter aux relations entre chiroptères et humains, mais qui aurait vocation à faire de toutes les formes de vie des espèces véritablement « compagnes ». Les deux premières parties du livre opposent les rapports entre humains et chiroptères, comme les imaginaires qui les accompagnent, tels qu’on peut les examiner dans deux grands espaces : l’Austronésie et l’Occident. La troisième partie fait le constat que toutes les sociétés connaissent une forme d’ambivalence envers les chiroptères, et analyse alors ce phénomène selon plusieurs dimensions : imaginaire sexuel, rituel, technologique, prédation, protection, pharmacopée. Enfin, la quatrième partie est centrée sur les chiroptères eux-mêmes, sur leurs relations avec leur milieu sur la vulnérabilité qui résulte de leur proximité avec les humains, des représentations dont elles sont l’objet, et des changements sociétaux et écologiques. Les études sur les Philippines introduisent à l’ensemble de l’aire austronésienne. Ici, la chauve-souris régénère et guérit, mais elle est à l’occasion porteuse de maladie et de mort. Les traditions autochtones ouvrent à une multiplicité de représentations et de comportements, à une succession d’alliances et de mesures de représailles, mais rarement à l’inimitié pure et simple. Pour fonder leurs analyses de ces complexes de représentation, les auteurs font un usage souple et prudent des catégories ontologiques mises à l’honneur par Descola (2005). Ils relèvent de fait une structuration des images et des relations différenciées selon la présence de schèmes naturalistes, animiques, totémiques ou analogiques. C’est ainsi que, dans plusieurs régions du Pacifique, « maîtres de l’initiation, les chauves-souris des cosmologies totémiques rendent bien souvent le territoire habitable en contribuant partout à la diffusion et à la multiplication des arbres fruitiers » (p. 123). En contraste, le naturalisme du monde occidental a nourri une véritable chiroptophobie, qui fait des chauves-souris des vecteurs de maladies et maléfices. Or, cette attitude s’est accompagnée d’une fascination qui les place parfois au coeur de la mode, les met en scène sur des objets, des sculptures, des accessoires. Une évolution nette se dessine au XXème siècle : la chauve-souris n’est plus seulement Dracula, mais aussi Batman, champion de la justice et image de l’invincibilité. Ce passage a été facilité par …

Parties annexes