Voici que Hélène Dorion fait son entrée dans la prestigieuse collection « Poésie » de la maison Gallimard, ce dont l’on doit, bien évidemment, se réjouir. Cela s’inscrit, pour Dorion, dans une trajectoire cohérente, où les lieux de diffusion, l’exploration des genres et, par la suite, des médiums, les collaborations et les pratiques sociales se sont développés toujours davantage, depuis, à tout le moins, son passage comme directrice du Noroît. Ce qui explique, en partie du moins, que cette édition ressemble à une promesse, puisqu’elle pourrait s’augmenter d’autres titres, l’oeuvre de Dorion comptant encore d’autres possibilités. Elle s’inscrit également dans un itinéraire typiquement français de reconnaissance toujours accrue du corpus québécois. Dorion est ainsi la troisième à paraître dans la collection, après Gaston Miron et, récemment, en 2022, Denise Desautels. L’envers de cette nouvelle réside dans la situation de toutes ces autres oeuvres poétiques québécoises qui n’ont pas encore connu ce privilège, ce dont on peut s’étonner. Que Saint-Denys Garneau, Grandbois, Nelligan, Giguère ou Lapointe demeurent encore inconnus à la majorité des lecteur·rices français·es est encore inconcevable. Que les éditions du Seuil, qui publient pourtant plusieurs poètes étrangers, n’aient pas encore donné une édition des poésies d’Anne Hébert, ou encore de Pierre Morency, de Pierre Perrault ou de Marie Uguay surprend tout autant. Certes, la France peut arguer que ces éditions existent déjà chez de sérieux éditeurs québécois et que son éventuelle contribution serait alors limitée, alors que les oeuvres québécoises contemporaines lui permettent de proposer des recueils originaux, qui alimentent dès lors une oeuvre encore active. Le fait est que toutes ces autres oeuvres que je viens de mentionner sont encore actives aujourd’hui, elles aussi, et peuvent générer des recueils inédits. Un Lapointe automatiste et formaliste n’existe pas encore ; tout comme un Garneau strictement chronologique, sans égard aux genres et aux formes, malgré le fait que ses poèmes aient connu plusieurs éditions différentes. On peut bien entrevoir que toutes ces oeuvres connaîtront, dans un avenir plus ou moins rapproché, d’autres éditions, qui pourraient, tout aussi bien, être françaises. Je l’ai dit pour Anne Hébert, on pourrait le dire de Jacques Brault également, quoiqu’ils viennent de connaître chacun une édition monumentale, dans la « Bibliothèque du Nouveau Monde », notre Pléiade québécoise. Après avoir été au programme du baccalauréat français, avec son recueil récent Mes arbres, Hélène Dorion voit ainsi paraître une édition rétrospective couvrant une dizaine d’années, celles mêmes où elle dirigeait le Noroît et où elle le confirmait comme éditeur de premier plan en poésie québécoise. Au fil de ces pages, lentement, s’élabore une quête éthique autant qu’esthétique, qui parcourt les arches du temps et de l’espace, du contemporain à l’antique, de la chambre à l’univers infini. Sans pittoresque et sans dépaysement, Dorion propose une poésie en tout temps située, qui marque le point d’ancrage et l’horizon, le don reçu comme le vide à combler, les interlocuteur·rices présent·es comme les absent·es, qui guident la pensée, dans un dialogue où l’amorce, l’approche et la main tendue sont constamment rappelées à l’attention. De telle sorte que toute lectrice, tout lecteur entre dans cette oeuvre comme participant·e déjà pensé·e, déjà pressenti·e ; avec cette impression, toute simple, que quelqu’un nous parle, que quelqu’un nous parlait, déjà, avant même qu’on ouvre le livre. Il est donc plus que probable que les lectrices, les lecteurs français·es qui découvrent aujourd’hui Hélène Dorion s’y reconnaissent, non à la manière romantique, par identification à l’auteur·e, mais se reconnaissent elleux-mêmes, directement interpellés par ce tu, ce vous, ce nous qui ponctuent l’oeuvre et lui offrent, pratiquement, son armature. Non pas, donc, …
Le retour[Record]
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Nelson Charest
Université d’Ottawa
