Il m’a fallu un moment pour comprendre de quoi parle vraiment Peuple de verre. Je m’attendais à lire une oeuvre traitant des impacts de la pénurie de logement sur… le peuple. Fin détective, je n’avais pas considéré la tendance d’Alto à publier des textes qui tiennent plus souvent de l’imaginaire que du commentaire social – une tendance qui, pourtant, fait la couleur de la maison. Je n’avais pas compté non plus sur la capacité que possède la prose de Catherine Leroux à déjouer les attentes en intégrant du merveilleux là où on ne l’attend pas nécessairement. En ouvrant le livre, je ne fus donc aucunement surpris de découvrir un monde plutôt dystopique dans lequel une quantité de plus en plus importante d’individus se trouve dans l’impossibilité de se loger. Je ne fus aucunement surpris non plus de découvrir qu’un néologisme avait été inventé pour nommer cette masse grandissante installée dans des campements improvisés dispersés un peu partout à travers la ville : les inlogés. Mais voilà : à mesure que ce monde dystopique se dévoilait à mes yeux, il m’est apparu de plus en plus clair qu’il ne s’agissait que d’un prétexte, ou plutôt d’une grande mise en situation pour parler d’autre chose que de la crise du logement, à savoir, de l’écriture et des rapports qu’elle entretient avec le monde réel. Sans trop révéler l’intrigue, ce qui gâcherait le plaisir que l’on peut avoir à lire le roman, j’ai réalisé que j’avais été mené en bateau par le personnage principal du texte, Sidonie, qui en est également la narratrice. Cette dernière tente de faire croire au lecteur que Peuple de verre est un roman social qui s’attaque à un enjeu d’actualité, alors que ce sont plutôt les réflexions du personnage sur l’écriture qui sont mises de l’avant. Est-ce à dessein que ce personnage m’a trompé, ou est-ce que mes attentes étaient tout simplement trop arrêtées et inconséquentes par rapport à l’oeuvre qui m’était proposée ? Dans tous les cas, ce décalage a fait partie de mon expérience de lecture – qui reste néanmoins positive – et a teinté ma compréhension du texte, sans que j’arrive vraiment à revenir sur mes premières impressions. Les lecteurs du roman comprendront que l’expérience que je relate n’est pas étrangère au propos du texte ni à la nature de la narratrice, qui se révèle aussi rusée que manipulatrice. Dans sa narration, Sidonie revient largement sur sa pratique, sur la manière dont l’écriture journalistique et ses nécessités – raconter, informer, faire vendre – ont déterminé son rapport avec le réel. Sidonie est en effet une jeune journaliste avec le vent dans les voiles, qui fait de la cause des inlogés sa cause. Grâce à ses articles percutants, elle s’élève au rang de sommité, multipliant les conférences et finissant même par soupçonner l’existence d’un grand complot gouvernemental visant à caser de force les inlogés dans des résidences de travail inspirées des workhouses britanniques. Les HAPPI, d’où il est impossible de s’échapper, auraient pu garder leur mystère, or, par un surprenant revirement de situation, Sidonie se retrouve elle-même prisonnière de l’une de ces résidences. Ses réflexions sur l’écriture ne s’interrompent toutefois pas pour autant, puisque la jeune femme doit rédiger un cahier de note à l’intention d’une psychologue qu’elle doit obligatoirement consulter, comme tous ceux et celles qui sont internés au HAPPI. À propos des deux types de textes – les articles et les notes du cahier –, Sidonie fait la même observation : la frontière qui sépare la réalité de la fiction n’est pas immuable, au contraire. Cette frontière peut se déplacer en fonction de …
Se prendre au sérieux, ou non[Record]
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Pierre-Olivier Bouchard
Cégep Garneau
