Pourquoi, en 2025, les littératures autochtones se présentent-elles encore comme des lieux de dénonciation des violences, des traumas, en bref du colonialisme ? À quelles fins raconter, encore, les blessures vécues par les Premiers Peuples ? Pourquoi les Autochtones n’en reviennent-ils pas ! Vous entendrez, dans ces questions lancées ainsi en ouverture de chronique, une certaine ironie venant d’une chercheuse en études littéraires autochtones. Mais vous entendrez peut-être aussi, en écho à ces questions, résonner des paroles entendues à maintes reprises lors d’événements littéraires autochtones. Ces questions, elles sont en effet posées, très souvent, aux écrivain·es autochtones qui choisissent de faire de l’écriture un lieu de dénonciation, mais surtout d’expression des vérités à propos du colonialisme tel qu’il est vécu, au quotidien, sur le territoire que l’on nomme aujourd’hui le Québec. Et ces questions témoignent, à mon avis, et peut-être avec ironie ici aussi, de l’importance et de la grande nécessité, justement, de raconter et de dénoncer, aujourd’hui encore ; de faire de l’écriture un outil de revendication sociale. Parce qu’on le sait, l’histoire a tendance à se répéter, et qu’il ne faut surtout pas oublier ; qu’il faut cesser d’occulter, de taire, de glisser sous le tapis ces histoires qui font mal paraître. Dix ans après la publication du rapport final de la Commission de vérité et de réconciliation du Canada (CVR) qui, en plus de lever le voile sur le génocide culturel commis dans le contexte de l’établissement et du maintien des pensionnats, mènera à l’aménagement d’une rhétorique étatique autour de la réconciliation et de la reconnaissance par l’État des enjeux liés aux Premiers Peuples, l’essai et plus largement les écrits non fictionnels demeurent présents dans le paysage littéraire autochtone. Ils trouvent même un souffle nouveau dans le contexte de la création récente de la collection « Harangues » aux éditions Hannenorak, alors que la fiction sert désormais, elle aussi, à la restitution de vérités à propos du colonialisme. Fiction et prose essayistique se posent donc, toutes deux, non seulement comme des véhicules servant à remettre en question l’écriture de l’Histoire, mais également comme des alternatives critiques aux politiques de la réconciliation. Elles engagent, de ce fait, le second terme mis en lumière par la CVR, celui de « vérité », tant cette dernière, son écriture et sa restitution, demeure essentielle dans tout contexte de colonialisme ; tant exprimer les vérités sur l’histoire coloniale est un travail de longue haleine, un travail qui demande répétition. Tous deux publiés en 2024, le roman Des glaçons comme du verre de l’écrivaine wendat Isabelle Picard et l’essai Émergence insoumise de l’autrice et chercheuse anichinabée et atikamekw Cyndy Wylde, à travers des genres différents, proposent un rétablissement de la vérité à propos de la rafle des années 1960 (Picard) et de la violence vécue par les femmes autochtones (Wylde). Dans les deux cas, l’écriture devient un outil nécessaire pour résister à l’effacement, à la violence coloniale, et donc un moyen de s’affirmer, individuellement et collectivement. Le sujet exploré par Isabelle Picard dans son roman constitue une nouveauté dans le corpus des écrits littéraires autochtones au Québec. En effet, si quelques auteur·rices autochtones l’ont exploré par l’entremise de la fiction romanesque dans le contexte anglophone du Canada (par exemple dans Bearskin Diary de l’autrice crie-dénée Carol Rose Golden Eagle) et si l’expérience et les conséquences des pensionnats « indiens » ont déjà fait l’objet de récits littéraires au Québec (on pensera notamment à Geniesh : An Indian Girlhood de l’écrivaine eeyou Jane Pachano ou au roman Le vent en parle encore de l’auteur ilnu Michel Jean), la rafle des années 60, perçue comme …
Pourquoi, encore, dénoncer ?[Record]
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Marie-Ève Bradette
Université Laval
