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ChroniquesPoésie

Tenir le fil[Record]

  • Denise Brassard

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  • Denise Brassard
    Université du Québec à Montréal

Dans L’espèce fabulatrice, Nancy Huston insiste sur l’importance de l’imaginaire dans l’histoire humaine, à l’échelle collective comme individuelle : « Il n’y a pas le mythe d’un côté et la réalité de l’autre. Non seulement l’imaginaire fait partie de la réalité humaine, il la caractérise et l’engendre. […] Le but de la guerre, pour chaque côté : détruire la contenance de l’autre, semer la zizanie dans ses certitudes identitaires. Et raconter cet exploit aux nôtres. » Quelles sont donc les fables qui nous tiennent ? Quels récits nous donnent une contenance lorsque nous sommes sous le choc de l’agression et en proie à la sidération ? Les fictions littéraires ont-elles le pouvoir de résister aux fictions politiques et de nous garder du désespoir en cette fin d’hiver plombée par une bêtise telle qu’on l’eût jugée hier encore inimaginable ? Quelle motivation puiser dans les idées et la pensée, quelle force de vie dans la beauté, alors que des actions politiques bien plus urgentes semblent nous appeler ? La poésie garde-t-elle son sens, permet-elle de trouver du sens dans le chaos et la terreur guerrière, quelle que soit la nature de cette guerre ? Un poème peut-il être un lieu de résistance, ou à tout le moins un refuge ? Sans offrir de réponses à ces questions lancinantes, les recueils recensés ici peuvent néanmoins nourrir la réflexion sur la situation mondiale actuelle. Dans les histoires qu’ils racontent, j’ai trouvé pour ma part, sinon une arme, ni même une amarre, du moins un sillon à suivre pour naviguer la tempête. C’est sur l’histoire de Philippe Petit, ce funambule qui, en 1974, a tendu un fil entre les tours du World Trade Center, alors encore en construction, que s’ouvre le très beau premier livre de poésie de Dominique Fortier. Cette histoire, mêlée à celles d’autres acrobates, funambules et personnages fictifs, est emblématique de ce qui se joue dans le recueil, soit le rapprochement entre un homme et une femme, en couple depuis dix ans, mais que tout semble contribuer à éloigner, à commencer par l’océan qui les sépare. Et les questions que soulèvent ces histoires guident la méditation sur le temps et la distance faisant l’objet de leur correspondance. Alors que Philippe Petit épouse le mouvement du câble qu’il traverse, non pas une, ni deux, mais bien six fois sans tomber, et ce sans harnais ni filet de sécurité, les tours, elles, se sont effondrées. « Tout ce qui nous entoure, cathédrales, océans, gratte-ciel et forêts anciennes, est fragile comme le cristal. » (11) Voilà à quoi songe la narratrice alors qu’elle longe Notre-Dame de Paris en partie détruite par le feu, et dans cette adresse à celui qui ne sait pas qu’elle lui écrit, l’image du destinataire et celle du funambule se superposent. De même nos amours et nos constructions se confondent, aussi vulnérables les unes que les autres. La pierre et le métal ne sont pas plus solides que ne l’est notre langage. Même que ce dernier l’est peut-être davantage, puisqu’il résiste aux siècles, nous disent les fantômes qui s’y logent. La narratrice les traque, qui s’intéresse à l’histoire des mots. L’intéressent également le support et les instruments de l’écriture. D’abord des matières animales (le cuir des bêtes, les plumes d’oiseaux, l’encre de seiche), rappelant « le lien qui unit le livre à la mort » (14). En même temps, « par un fil, l’écriture » (14) dresse un pont entre le ciel et l’océan. Ce livre est donc porté par l’absence. Elle lui écrit, il ne le sait pas, et pourtant elle attend ses lettres avec impatience, même si …

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